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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/102

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EUGÈNE. — Ma foi, je n’en sais pas même si long. Ah ! si fait, je me rappelle un mot que nous avons mis dans une de nos comédies : Morituri te salutant ?

JACQUES. — Comment, vous dites des choses aussi solennelles dans vos comédies de marionnettes ?

DAMIEN. — Certainement, et de pires ! Mais en attendant, qu’est-ce que ça veut dire, Morituri

JACQUES. — Te salutant ? Ceux qui vont mourir te saluent ! C’est ce que les gladiateurs du cirque disaient à César, au moment d’entrer dans l’arène.

DAMIEN. — C’est gai !

LE CURÉ. — C’est affreux !

JACQUES. — C’est grand en soi-même, ce mot-là ! Il ne s’agit que de le bien placer. À quel propos le disait-on dans votre pièce ?

MAURICE. — Oh ! c’était un canevas de pièce, tiré d’une fort belle nouvelle d’Émile Souvestre. Un officier de la République, entouré de chouans, disait cela à un ami, au moment d’entamer un combat désespéré. C’est dans la nouvelle.

JACQUES. — Eh bien ! c’est beau.

MAURICE. — L’idée me plut et, outre la pièce, je fis une composition qui, bien rendue, pourrait être quelque chose. Au sommet d’une montagne planait, comme le soleil, la Liberté rayonnante. La montagne s’ouvrait au centre, en un large chemin rapide, où se précipitaient une foule de volontaires de tout âge et de tous costumes, qui en officier, qui en blouse, qui pieds nus ; l’un portant un fusil, l’autre un sabre, l’autre une faux ; il y avait même des femmes, des enfants, des vieillards ; et puis, des affûts de canon, des chevaux, tout le tremblement, qui descendaient rapidement la montagne et s’enfonçaient, au tournant inférieur, dans une vaste plaine couronnée au loin par les Alpes. Tous ces Français éperdus et fiers, misérables et terribles (je ne dis pas ce qu’ils étaient sous mon crayon, mais ce que je voulais rendre), se retournaient vers la déesse avec un transport de désespoir et d’enthousiasme, et, au bas du dessin, on lisait : Morituri te salutant !