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chant avait un caractère particulier d’enthousiasme religieux, de simplicité antique et de chaleur entraînante. Les motifs étaient d’une ampleur majestueuse dans leur brièveté énergique. Rien, dans ces chants inconnus, n’annonçait la langueur et la rêverie. C’étaient comme des hymnes guerriers, et ils faisaient passer devant nos yeux des armées triomphantes, portant des bannières, des palmes et les signes mystérieux d’une religion nouvelle. Je voyais l’immensité des peuples réunis sous un même étendard ; aucun tumulte dans les rangs, une fièvre sans délire, un élan impétueux sans colère, l’activité humaine dans toute sa splendeur, la victoire dans toute sa clémence, et la foi dans toute son expansion sublime.

« Cela est magnifique ! m’écriai-je quand il eut joué avec feu cinq ou six de ces chants admirables. C’est le Te Deum de l’Humanité rajeunie et réconciliée, remerciant le Dieu de toutes les religions, la lumière de tous les hommes.

— Tu m’as compris, enfant ! dit le musicien en essuyant la sueur et les larmes qui baignaient son visage ; et tu vois que le temps n’a qu’une voix pour proclamer la vérité. Regarde ce vieillard, il a compris aussi bien que toi, et le voilà rajeuni de trente années. »

Nous regardâmes le vieillard auquel nous ne songions déjà plus. Il était debout, il marchait avec aisance, et frappait la terre de son pied en mesure, comme s’il eût voulu s’élancer et bondir comme un jeune homme. La musique avait fait en lui un miracle ; il descendit avec nous la colline sans vouloir s’appuyer sur aucun de nous. Quand sa marche se ralentissait, le musicien lui disait :

« Zdenko, veux-tu que je te joue encore la marche de Procope le Grand, ou la bénédiction du drapeau des Orébites ? »