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l’avons élevée, à moi qui l’ai sauvée… Ah ! vous prétendez l’aimer autant que nous !


MAXWELL.

Plus que vous mille fois ! car vous avez vécu d’elle, et moi, je n’ai vécu que pour elle !


JEANNE.

Vous ? est-ce que, pendant dix ans que vous n’avez pas reparu, vous songiez à elle ?


MAXWELL.

Ah ! vous voulez savoir ce que je faisais pendant que je vous laissais croire à ma mort ? Je vais vous le dire, Jeanne ! je me faisais une existence. Je souffrais et je travaillais pour elle. C’est pour elle que, pauvre et seul, j’ai résisté à une longue agonie, au désespoir, à la folie ! pour elle que j’ai combattu l’épuisement, l’obscurité, la misère, toutes les douleurs, tous les obstacles ! Dieu m’a aidé, j’ai tout supporté, tout vaincu, la mort et la vie ! En dix ans, je me suis fait une fortune et un nom ; je me suis fait libre et puissant dans le monde ; et tout cela pour elle seule, pour elle qui l’ignore et ne peut m’en tenir compte… Ah ! ma tendresse vaut bien la vôtre, et, s’il faut que je vous cède l’amour et la reconnaissance de ma fille, c’est à la condition qu’elle ne subira pas une autorité nouvelle, et que vous ne lui donnerez pas pour maître un homme incapable de l’apprécier.


JEANNE.

Mais elle l’aime ! j’en suis sûre, moi ! elle l’a aimé dès son enfance.


MAXWELL.

N’est-ce pas vous qui le lui persuadez ? Jeanne, je vous semble ingrat, et le ciel m’est témoin, pourtant, que vous êtes dans mon cœur à côté de ce que j’ai de plus cher ! mais, quand il me semble que votre bienveillance s’égare et que votre lumière ne suffit plus, je reprends mon droit, et, dussé-je briser le doux passé que vous avez fait à ma fille, je m’op-