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Page:Sand - Jean de la Roche (Calmann-Levy SD).djvu/161

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pourrais les élever moi-même, couper en eux dans la racine toute fierté nobiliaire, et les pourvoir d’un état qui, brisant toute tradition d’oisiveté privilégiée, ferait d’eux les hommes de leur temps, c’est-à-dire les égaux et les pareils de tout le monde.

J’étais perdu dans mes pensées, quand la vieille Catherine, surprise de trouver les clefs aux portes des appartements, entra avec son maudit chien, qui s’étranglait de peur et de colère en me sentant là. La bonne femme fit comme lui, elle s’enfuit en criant et en menaçant. Elle me prenait pour un voleur.

Il fallut courir après elle et me nommer cent fois, et lui jurer que j’étais le pauvre Jean de la Roche, pour qu’elle n’ameutât pas les gens de la ferme et pour qu’elle consentît à me croire. D’abord mon costume demi-marin, demi-touriste, et ma barbe épaisse et noire me rendaient affreux à ses yeux. Et puis je n’étais plus le frêle jeune homme aux mains fines, au cou blanc et aux cheveux bien coupés qu’elle avait dans la mémoire. J’étais un homme cuivré par le hâle et endurci à toutes les fatigues. Ma poitrine s’était élargie, et ma voix même avait pris un autre timbre et un autre volume.

Enfin, quand elle m’eut retrouvé à travers tout ce changement qui la désespérait, elle se calma, pleura de joie, et consentit à répondre à mes questions.