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la mode de s’en moquer ; mais qu’on se moque, je ne veux pas changer.

Voilà mon examen de conscience du printemps, pour ne plus penser, de tout l’été, qu’à ce qui ne sera pas moi.

Voyons, toi, ta santé d’abord ? Et cette tristesse, ce mécontentement que Paris t’a laissé, est-ce oublié ? N’y a-t-il plus de circonstances extérieures douloureuses ? Tu as été trop frappé, aussi. Deux amis de premier ordre partis coup sur coup. Il y a des époques de la vie où le sort nous est féroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l’idée d’un recouvrement des affections dans un monde meilleur, ou dans ce monde-ci amélioré. Il faut donc, à ton âge (et, au mien, je m’y essaye encore), se rattacher d’autant plus à ce qui nous reste. Tu me l’écrivais quand j’ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l’ami véritable, dont le sentiment de la différence des sexes n’avait jamais entamé la pure affection, même quand nous étions jeunes. C’était mon Bouilhet et plus encore ; car, à mon intimité de cœur, se joignait un respect religieux pour un véritable type de courage moral qui avait subi toutes les épreuves avec une douceur sublime. Je lui ai tout ce que j’ai de bon, je tâche de le conserver pour l’amour de lui. N’est-ce pas un héritage que nos morts aimés nous laissent ?

Le désespoir qui nous ferait nous abandonner nous-mêmes serait une trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille et adouci, que tu