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Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 5.djvu/303

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de bien ou mal chanter, pourvu qu’il dise le motif qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du temps, flâne délicieusement. Ça n’a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d’être jeune ; mais, comme il n’a point fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d’être paisible et de s’amuser de tout.

Ce pâle personnage a le grand loisir de t’aimer de tout son cœur, de ne point passer un jour sans penser à l’autre vieux troubadour, confiné dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de ce monde, ennemi de la flânerie et de ses douceurs. Nous sommes, je crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent ; mais, puisqu’on s’aime comme ça, tout va bien. Puisqu’on pense l’un à l’autre à la même heure, c’est qu’on a besoin de son contraire ; on se complète en s’identifiant par moments à ce qui n’est pas soi.

Je t’ai dit, je crois, que j’avais fait une pièce en revenant de Paris. Ils l’ont trouvée bien ; mais je ne veux pas qu’on la joue au printemps, et leur fin d’hiver est remplie, à moins que la pièce qu’ils répètent ne tombe. Comme je ne sais pas faire de vœux pour le mal de mes confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche. J’ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j’ai une ou deux heures par jour pour m’y remettre ; il ne me déplaît pas d’être empêchée d’y penser. Ça le mûrit. J’ai toujours avant de m’endormir, un petit quart