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Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 5.djvu/283

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Quant à moi, habituée aux veilles comme toi-même, je n’éprouve aucune fatigue ; mais j’aurais bien de l’ennui sans la ressource qu’on a toujours de penser à autre chose. J’ai assez l’habitude de faire une autre pièce pendant qu’on répète, et il y a quelque chose d’assez excitant dans ces grandes salles sombres où s’agitent des personnages mystérieux parlant à demi-voix, dans des costumes invraisemblables ; rien ne ressemble plus à un rêve, à moins qu’on ne songe à une conspiration d’évadés de Bicêtre.

Je ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne connaissait les prodiges d’ensemble et de volonté qui se font à la dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en attendant, exécutent des manœuvres incompréhensibles. Toujours le rêve. Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs, pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en bâillant, et tout à coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade ; toujours la réunion d’aliénés.

La censure nous a laissés tranquilles quant au manuscrit ; demain, ces messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-être.

J’ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si Cadio réussit, ce sera une petite dot pour Aurore ;