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Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 5.djvu/146

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pour avoir trop existé. Enfin, je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire : « Je possède le passé. »

Mais alors vous croyez qu’on ne meurt pas, puisqu’on redevient ? Si vous osez le dire aux chiqueurs, vous avez du courage, et c’est bien. Moi, j’ai ce courage-là, ce qui me fait passer pour imbécile ; mais je n’y risque rien : je suis imbécile sous tant d’autres rapports.

Je serai enchantée d’avoir votre impression écrite sur la Bretagne ; moi, je n’ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression générale, et ça m’a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont j’avais besoin. Je vous lirai ça aussi, mais c’est encore un gâchis informe.

Pourquoi votre voyage est-il resté inédit ? Vous êtes coquet ; vous ne trouvez pas tout ce que vous faites digne d’être montré. C’est un tort. Tout ce qui est d’un maître est enseignement, et il ne faut pas craindre de montrer ses croquis et ses ébauches. C’est encore très au-dessus du lecteur, et on lui donne tant de choses à son niveau, que le pauvre diable reste vulgaire. Il faut aimer les bêtes plus que soi ; ne sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde ? Ne sont-ce pas les gens sans goût et sans idéal qui s’ennuient, ne jouissent de rien et ne servent à rien ? Il faut se laisser abîmer, railler et méconnaître par eux, c’est inévitable ; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours il faut leur jeter du bon pain, qu’ils préfèrent