Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 3.djvu/75

Cette page a été validée par deux contributeurs.
72
CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

reparaissait parmi nous, il serait empoigné par la garde nationale comme factieux et anarchiste.

Voilà ce que je crains pour la France, ce Christ des nations, comme on l’a appelée avec raison dans ces derniers temps. Je crains l’inintelligence du riche et le désespoir du pauvre. Je crains un état de guerre qui n’est pas encore dans les esprits, mais qui peut passer dans les faits, si la classe régnante n’entre pas dans une voie franchement démocratique et sincèrement fraternelle. Alors, je vous le déclare, il y aura une grande confusion et de grands malheurs, car le peuple n’est pas mûr pour se gouverner seul. Il y a dans son sein de puissantes individualités, des intelligences à la hauteur de toutes les situations ; mais elles lui sont inconnues, elles n’exercent pas sur lui le prestige dont le peuple a besoin pour aimer et croire. Il n’a point confiance en ses propres éléments, il vient de le prouver dans les élections de toute la France ; il croit trouver des lumières au-dessus de lui, il aime les grands noms, les célébrités, quelles qu’elles soient.

Il chercherait donc encore ses sauveurs parmi les bourgeois prétendus démocrates, socialistes ou autres, et il serait encore trompé ; car, sauf quelques exceptions peut-être, il n’existe point en France un parti démocratique éclairé suffisamment pour exercer une dictature de salut public. S’en remettrait-il à la sagesse ou à l’inspiration d’un seul ? Ce serait reculer et faire abstraction de tout le progrès de l’humanité depuis vingt ans.