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Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 3.djvu/160

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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

des gredins. Voilà précisément pourquoi nous valons mieux que des héros de roman. Nous avons les misères de notre condition, nous sommes des personnages réels, et, quand nous avons de bons mouvements, de bons retours, de bons vouloirs, nous plaisons à Dieu et à ceux qui nous aiment en raison du contraste de ce bon et de ce fort avec notre pauvre ou notre mauvais. Moi, je suis plus touchée du vrai que du beau, et du bon que du grand. J’en suis plus touchée à mesure que je vieillis et que je sonde l’abîme de la faiblesse humaine. J’aime dans Jésus la défaillance de la montagne des Oliviers ; dans Jeanne Darc, les larmes et les regrets qui font d’elle un être humain. Je n’aime plus cette raideur et cette tension des héros qu’on ne voit que dans les légendes, parce que je n’y crois plus. Soyez certain que personne encore n’a su peindre ni décrire l’amour vrai ; et, l’eût-on su, le public ne l’aurait peut-être pas compris. Le lecteur veut un ornement à la vérité, et Rousseau n’a pas osé nous dire pourquoi il aimait Thérèse. Il l’aimait pourtant, et il avait raison de l’aimer, bien qu’elle ne valût pas le diable. On voulait le faire rougir de cet attachement, il faisait son possible pour n’en pas être humilié. Ni lui ni les autres ne comprenaient que sa grandeur était de pouvoir aimer la première bête qui lui était tombée sous la main. Pourquoi n’osait-il pas dire à ceux qui la trouvaient laide et sotte qu’il la trouvait belle et intelligente ? C’est qu’il faisait des romans et ne s’avouait pas que la vie, pour être terre à terre, est plus tendre, plus généreuse,