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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/81

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LÉLIA.

ment soudain et terrible qui s’est opéré à ce moment entre Sténio et moi. Mais le jour se levait lorsque je me jetai mourante dans la gondole, et le disque du soleil était à peine sorti en entier de la mer lorsque, debout à la proue, je chantais d’une voix éclatante cet air de bravura qu’on m’avait demandé. Tous les dilettanti qui se trouvaient là ont déclaré que je n’avais jamais chanté avec tant de puissance ; et la puissance ne réside pas seulement dans le poumon, que je sache : elle prend, je crois, sa source un peu plus haut.



La princesse Claudie.

— Ah ! tête de fer ! vous vous briserez contre l’arc de triomphe que vous vous édifiez.

— Je ferai cet arc si beau et si vaste, qu’il y aura de la place pour Satan lui-même, s’il veut y passer. Trouvez-vous que j’aie montré depuis ces trois jours un instant de dépit à Pulchérie ou à Sténio ? N’ai-je pas essayé de consoler celui-ci de sa honte, et d’ennoblir celle-là aux yeux du poëte ? N’ai-je pas offert à l’enfant mon éternelle amitié, mes sollicitudes et ma direction maternelle ?

— Et pourquoi êtes-vous agitée à cette heure ? Parce qu’il a persisté à vous demander votre amour, et que, irrité par votre refus, il est cette nuit, par dépit, par fureur, au milieu de l’ivresse et du désespoir, l’amant volontaire de Pulchérie !

— Non pas ! Il se tromperait celui qui croirait entrer en lutte avec Lélia. On ne combat point avec les vents de la mer, avec les vagues de l’Océan ; et mon orgueil est plus indispensable à la volonté d’un homme que les flots et les tempêtes. Ce qui m’offense, c’est que vous m’engagiez à prendre ici un parti, comme si je pouvais hésiter, comme si, à la vue d’un cadavre, j’en étais à me demander si je dois le mettre en terre ou dans mon lit ! Débarrassons-nous de tout cadavre, et vivons après.

— Et quelle sera cette vie ?

— Ceci importe assez peu pour le moment. Laissez-moi le temps d’essuyer mes yeux, d’abaisser le linceul entre le mort et moi ; et, pourvu que je l’aie oublié dans une heure, vous n’avez rien de plus à me demander. Tenez, Valmarina, voici les belles pléiades qui lancent leur courbe légère sur l’horizon : avant que la dernière d’entre elles ait disparu, il y aura bien du changement dans ce coeur déchiré, dans cette existence ébranlée ! Vous vous inquiétez de me voir dans une mauvaise voie ; vous pensiez que je luttais contre de petite pas-