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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/36

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LÉLIA.

science, une occupation desséchante ; l’ambition, un amusement puéril. J’ai rencontré la vertu sur mon chemin ; je me suis laissé emmener par elle. Je lui ai fait quelques sacrifices. Peut-être en aurai-je de plus grands à lui faire. Je sens qu’elle peut m’en récompenser, et que je ne les regretterai jamais.

— Ton langage simple, ta pieuse conviction me saisissent, dit Sténio. J’ai envie de renoncer à l’amour, j’ai envie de tout quitter pour te suivre. Où vas-tu maintenant ?

— Je retourne vers celui qui m’a envoyé.

— Conduis-moi vers lui. Je veux qu’il me guérisse de ma folle passion ; je veux qu’il m’arrache ma souffrance et me donne un bonheur pur dont je jouirai sans trembler sans cesse pour le lendemain… Partons ensemble !…

— Je ne puis t’emmener, dit Edméo. Songe au mystère dont Valmarina aime à s’envelopper. Il n’est permis à aucun de ses amis de lui présenter un nouveau disciple à l’improviste. Je lui parlerai de toi, et s’il te juge propre à marcher dans cette rude carrière…

— Qu’a-t-elle donc de si rude ? reprit l’enthousiaste Sténio. Depuis que j’existe, je rêve les grandeurs du renoncement aux faux biens de ce monde, et la conquête des biens immatériels. Quand, pour mon malheur, j’ai rencontré Lélia, j’avais l’imagination toute pleine de Valmarina. Je voulais aller le joindre. Ce funeste amour m’a détourné de la voie ; mais je comprends, à cette heure, que la Providence t’envoie vers moi pour me sauver…

— Que Dieu t’entende ! Puisses-tu dire la vérité, Sténio ! mais permets-moi de douter encore de ta résolution. Un regard de Lélia la fera envoler comme cette neige fraîchement tombée que la brise balaie autour de nous…

— Tu ne veux pas de moi ? dit Sténio avec véhémence. Je comprends ! Fier de ta facile sagesse, vierge de toute affection humaine, tu te plais à douter de moi pour me rabaisser. Emmène-moi pendant que l’enthousiasme me possède, ou je croirai, Edméo, que toute ta vertu c’est de l’orgueil. »

Edméo resta muet à cette accusation. Il combattit le désir d’y répondre ; puis, se levant, il se prépara à quitter Sténio. Celui-ci le retint encore…

« Eh bien ! dit le jeune exalté, ton silence stoïque m’éclaire, Edméo, et maintenant je suis sûr de ce que je ne faisais que pressentir. On me l’a dit, et tu veux en vain me donner le change, Valmarina est quelque chose de plus qu’un homme bienfaisant et un consolateur ingénieux. L’œuvre sainte que vous accomplissez ne se borne pas à des actes particuliers de dévoûment. Et toi-même, Edméo, tu ne t’es pas voué au simple rôle d’aumônier d’un riche philanthrope. Une mission plus vaste t’est confiée. Les richesses de Lélia serviront peut-être à racheter des captifs et à secourir des indigents, mais ce ne seront pas des captifs insignifiants et des indigents vulgaires. Valmarina versera peut-être son sang avec son or ; et pour toi, tu aspires à quelque chose de plus que des bénédictions de mendiant ; tu as rêvé le laurier du martyre. C’est pour de telles choses, et non pour d’autres, que tu marches seul et rapide dans la nuit froide et silencieuse…

« Ne me réponds pas, Edméo, ajouta Sténio en voyant que son ami cherchait à éluder ses questions. Tu es encore trop jeune pour parler, sans trouble, de tes secrets. Tu sais te taire ; tu ne saurais pas feindre. Laisse à mon cœur la joie de te deviner et la délicatesse de ne pas t’interroger davantage. Je sais ce que je voulais.

— Et si ce que tu supposes était la vérité, dit Edméo, viendrais-tu avec moi ?

— Je sais maintenant que je ne le puis pas, repartit Sténio ; je sais que je ne serais pas admis auprès de Valmarina sans de longues et terribles épreuves. Je sais qu’avant tout il me serait prescrit de renoncer pour jamais à Lélia… Oh ! je le sais, malgré les liens qui unissent sa mystérieuse destinée à vos destins héroïques, on me demanderait la preuve de ma vertu, le gage de ma force ; je n’en aurais pas d’autre à fournir que mon amour vaincu, et je ne le fournirais pas.

— J’en étais bien sûr, dit Edméo avec un soupir. J’ai vu Lélia ! Adieu donc, ami ! Si un jour, détrompé de ce prestige ou rebuté dans tes espérances…

— Oui, certes ! s’écria Sténio en serrant la main de son ami ; » puis il la laissa retomber en ajoutant : Peut-être !… Et un instant après, l’espoir, se réveillant dans son cœur, lui disait tout bas : Jamais !

Quelques moments après qu’ils se furent séparés, Edméo, qui marchait vers le nord, étant parvenu au sommet de la montagne, entonna, ainsi qu’il l’avait promis à Sténio, un chant d’adieu. Sténio était resté assis sur le rocher. La nuit était pure et froide, la terre sèche et l’air sonore. La voix mâle d’Edméo chanta cet hymne qui parvint distinct à l’oreille de son ami :

« Sirius, roi des longues nuits, soleil du sombre hiver, toi qui devances l’aube en automne, et te plonges sous notre horizon à la suite du soleil au printemps ! frère du soleil, Sirius, monarque du firmament, toi qui braves la blanche clarté de la lune quand tous les autres astres pâlissent devant elle, et qui perces de ton œil de feu le voile épais des nuits brumeuses ! molosse à la gueule enflammée, qui toujours lèches le pied sanglant du terrible Orion, et, suivi de ton cortège étincelant, montes dans les hautes régions de l’empirée, sans égal et sans rivaux ! ô le plus beau, le plus grand, le plus éclatant des flambeaux de la nuit, répands tes blancs rayons sur ma chevelure humide, rends l’espoir à mon âme tremblante et la force à mes membres glacés ! Brille sur ma tête, éclaire ma route, verse-moi les flots de ta riche lumière ! Roi de la nuit, guide-moi vers l’ami de mon cœur. Protège ma course mystérieuse dans les ténèbres ; celui vers qui je vais est, parmi les hommes, comme toi parmi la foule secondaire des innombrables étoiles.

« Comme toi, mon maître est grand, comme toi, il a l’éclat et la puissance ; comme toi, il pénètre d’un regard flamboyant ; comme toi, il répand la lumière ; comme toi, il règne sur la nuit glacée ; comme toi, il marque la fin des beaux jours !

« Sirius, tu n’es pas l’étoile de l’amour, tu n’es pas l’astre de l’espérance. Le rossignol ne s’inspire pas de ta mâle beauté, et les fleurs ne s’ouvrent pas sous ton austère influence. L’aigle des montagnes te salue au matin d’une voix triste et farouche ; la neige s’amasse sous ton regard impassible, et la bise chante tes splendeurs sur les cordes d’airain de sa harpe lugubre.

« C’est ainsi que l’âme où tu règnes, ô vertu ! ne s’ouvre plus ni à l’espoir ni à la tendresse ; elle est scellée comme un cercueil de plomb, comme la nuit hyperboréenne aux confins de l’horizon quand Sirius est à la moitié de sa course. Elle est morne comme l’hiver, obscure comme un ciel sans lune, et traversée d’un seul rayon froid et pénétrant comme l’acier. Elle est ensevelie sous un linceul, elle n’a plus ni transports, ni chants, ni sourires.

« Mon âme, c’est la nuit, c’est le froid, c’est le silence ; mais ta splendeur, ô vertu ! c’est le rayon de Sirius éclatant et sublime. »

La voix se perdit dans l’espace. Sténio resta quelques instants absorbé ; puis il descendit vers la vallée, les yeux fixés sur Vénus qui se levait à l’horizon.

XXV.

Le printemps était revenu, et avec lui le chant des oiseaux et le parfum des fleurs nouvelles. Le jour finissait, les rougeurs du couchant s’effaçaient sous les teintes violettes de la nuit : Lélia rêvait sur la terrasse de la villa Viola. C’était une riche maison qu’un Italien avait fait bâtir pour sa maîtresse à l’entrée de ces montagnes. Elle y était morte de chagrin ; et l’Italien, ne voulant plus habiter un lieu qui lui rappelait de douloureux souvenirs, avait loué à des étrangers les jardins qui renfermaient la tombe, et la villa qui portait le nom de sa bien-aimée. Il y a des douleurs qui se nour-