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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/33

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LÉLIA.

velours bleu pâle ; je la vois encore cette place maudite ! C’était entre deux colonnes élancées qui la portaient suspendue entre la voûte et le sol, sur leurs frêles guirlandes de pierre. Il y avait deux anges sculptés, blancs comme la neige, beaux comme l’espoir, qui entrelaçaient leurs blanches mains et croisaient leurs ailes de marbre sur l’écusson de la balustrade. C’était justement là qu’elle venait s’asseoir. Elle se penchait avec un calme impie, elle appuyait son coude insolent sur les fronts inclinés de ces deux beaux anges ; elle jouait avec la frange d’argent des draperies, elle dérangeait les boucles de sa chevelure, elle promenait son regard audacieux sur le temple, au lieu de courber la tête et d’adorer l’Éternel. Oh non ! elle ne venait pas là pour prier ! Elle venait pour se désennuyer, se faire voir comme en spectacle, se délasser des fêtes et des mascarades, en écoutant pendant une heure les accents de l’orgue et la poésie des cantiques. Et vous tous, vous étiez là, jeunes et vieux, riches et nobles, suivant des yeux chacun de ses mouvements, épiant ses moindres regards, vous efforçant de saisir sa pensée dans la profondeur impénétrable de ses orbites, et vous agitant comme des damnés dans leur tombe à l’heure de minuit pour attirer sur vous l’attention enviée de la femme. Mais elle ! mais Lélia ! Oh ! qu’elle était grande, qu’elle était imposante ! Comme elle planait avec dédain sur les hommes ! Comme je l’aimais alors, comme je la bénissais pour son orgueil ! Comme je la voyais belle sous le reflet mat des bougies, pâle et grave, fière et douce pourtant ! Oh ! vous ne la possédiez pas, vous autres ! Vous ne saviez pas ce qui se passait dans son cœur, son regard ne vous le révélait jamais, vous n’étiez pas plus heureux que moi ! Comme cette pensée m’attachait à elle ! Dites, dites ! avez-vous jamais saisi son âme ? Avez-vous deviné l’idée qui fermentait dans son grand front ? Avez vous creusé son cerveau et fouillé dans les trésors de sa pensée ? Non ! vous ne l’avez pas fait. Lélia ne vous a pas appartenu non plus. Vous ne savez ce que c’est que Lélia. Vous l’avez vue sourire tristement, ou rêver d’un air ennuyé ; vous n’avez pas vu son sein se gonfler, ses larmes couler ; sa colère, sa haine ou son amour, vous ne les avez pas vus se répandre ! Dites, jeune homme, vous n’êtes pas plus heureux que moi ! Si vous disiez le contraire, entendez-vous, cet abîme ne serait pas assez profond pour vous recevoir !



En parlant ainsi, l'insensé entourait Sténio… (Page 24.)