Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/24

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
16
LÉLIA.

ils pas, au milieu de l’ivresse d’une fête, une effrayante leçon pour nous rappeler la brièveté des jours de l’homme ? Où sont les cerveaux passionnés qui brûlaient sous ces barrettes et sous ces turbans ? Où sont les cœurs jeunes et vivaces qui palpitaient sous ces pourpoints de soie, sous ces corsages brodés d’or et de perles ? Où sont les femmes orgueilleuses et belles qui se drapaient dans ces lourdes étoffes, qui couvraient leurs riches chevelures de ces gothiques joyaux ? Hélas ! où sont-ils ces rois d’un jour qui ont brillé comme nous ? Ils ont passé sans songer aux générations qui les avaient précédés, sans songer à celles qui devaient les suivre, sans songer à eux-mêmes qui se couvraient d’or et de parfums, qui s’entouraient de luxe et de mélodies, en attendant le froid du cercueil et l’oubli de la tombe.



C’est Roméo, le poétique amoureux… (Page 15.)

— Ils se reposent d’avoir vécu, dit Trenmor ; heureux ceux qui dorment dans la paix du Seigneur !

— Il faut que l’esprit de l’homme soit bien pauvre, reprit Lélia, et ses plaisirs bien vides ; il faut que les jouissances simples et faciles s’épuisent bien vite pour lui, puisqu’au fond de sa joie et de ses pompes il retrouve toujours une impression si horrible de tristesse et de terreur. Voici un homme riche et joyeux, un heureux de la terre qui, pour s’étourdir et oublier que ses jours sont comptés, n’imagine rien de mieux que d’exhumer les dépouilles du passé, de couvrir ses hôtes des livrées de la mort, et de faire danser dans son palais les spectres de ses aïeux !

— Ton âme est triste, Lélia, dit Trenmor ; on dirait que seule ici tu crains de ne pas mourir à ton tour ! »

XV.

Ce jeune homme mérite plus de compassion, Lélia. Je croyais que vous n’aviez que les grâces et les adorables qualités de la femme. En auriez-vous aussi la féroce ingratitude et l’impudente vanité ? Non, j’aimerais mieux douter de l’existence de Dieu que de la bonté de votre cœur. Lélia, dites-moi donc ce que vous voulez faire de cette âme de poëte qui s’est donnée à vous et que vous avez accueillie, imprudemment peut-être ! Vous ne pouvez plus maintenant la repousser sans qu’elle se brise ; et prenez garde, Lélia, Dieu vous en demandera compte