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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/186

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L’USCOQUE.

de Naam, rude et puissante jusqu’à la férocité, était trop grande pour l’envie ou la vengeance ; le destin était son dieu. Elle était implacable, aveugle, calme comme lui.

Mais ce que Soranzo réussit à lui persuader, c’est que Giovanna avait découvert son sexe, et qu’elle avait blâmé sévèrement son époux d’avoir deux femmes.

« Dans notre religion, disait-il, c’est un crime que la loi punit de mort, et Giovanna n’eût pas manqué de s’en plaindre aux souverains de Venise. Il eût donc fallu te perdre, Naam ! Forcé de choisir entre mes deux femmes, j’ai immolé celle que j’aimais le moins. »

Naam répondait qu’elle se serait immolée elle-même plutôt que de consentir à voir Giovanna périr pour elle ; mais Orio voyait bien que ses dernières impostures étaient les seules qui pussent trouver le côté faible de la belle Arabe. Aux yeux de Naam, l’amour excusait tout ; et puis elle n’avait plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en effet.

On dit de certains êtres dégradés dans l’humanité que ce sont des bêtes féroces. C’est une métaphore ; car ces prétendues bêtes sont encore des hommes et commettent le crime à la manière des hommes, sous l’impulsion de passions humaines et à l’aide de calculs humains. Je crois donc au remords, et la fierté des meurtriers qui vont à l’échafaud d’un air indifférent ne m’en impose pas. Il y a beaucoup d’orgueil et de force dans la plupart de ces êtres ; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni paroles humbles, ni aucun témoignage extérieur de repentir, il n’est pas prouvé que tous ces phénomènes du remords et du désespoir ne se produisent pas au dedans, et qu’il ne s’opère pas, dans les entrailles du pécheur le plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l’éternelle justice peut se contenter. Quant à moi, je sais que, si j’avais commis un crime, je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine ; mais il me semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me réhabiliter à mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des bourreaux.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’Orio, ne fût-ce que par suite d’une grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami Acrocéraunius, était en proie à des crises très-rudes. Il s’éveillait la nuit au milieu des flammes ; il entendait les blasphèmes et les plaintes de ses victimes ; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements même de son chien au dernier acte de l’incendie étaient restés dans son oreille. Alors des sons inarticulés sortaient de sa poitrine, et les gouttes d’une sueur froide coulaient sur son front. Le poëte immortel qui s’est plu à faire de lui l’imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles épilepsies du remords sous des couleurs inimitables ; et si vous voulez vous représenter Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les stances qui commencent ainsi :

T’ was midnight, — all was slumber ; the lone light
Dimm’d in the lamp, as loth to break the night.
Hark ! there be murmurs heard in Lara’s hall, —
A sound, — a voice, — a shriek, — a fearful call !
A long, loud shriek…

« Si tu nous récites le poëme de Lara, dit Beppa en arrêtant l’inspiration de l’abbé, espères-tu que nous écouterons le reste de ton histoire ?

— Hâtez-vous donc d’oublier Lara, s’écria l’abbé, et daignez accepter dans Orio la laide vérité. »

Un an s’était écoulé depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe élégamment posé dans une embrasure de fenêtre, moitié dans le salon de jeu, moitié sur le balcon :

« Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n’a pas tellement bouleversé l’existence d’Orio Soranzo, qu’il ne se souvienne de ses anciennes passions. Voyez-le ! A-t-il jamais joué avec plus d’âpreté ?

— Et l’on dit que depuis le commencement de l’hiver il joue ainsi.

— C’est la première fois, quant à moi, dit une dame, que je le vois jouer depuis son retour de Morée.

— Il ne joue jamais, reprit-on, en présence du Péloponésiaque (c’était le nom qu’on donnait alors au grand Morosini, en l’honneur de sa troisième campagne contre les Turcs, la plus féconde et la plus glorieuse de toutes) ; mais on assure qu’en l’absence du respectable oncle il se conduit comme un méchant écolier. Sans qu’il y paraisse, il a perdu déjà des sommes immenses. Cet homme est un gouffre.

— Il faut qu’il gagne au moins autant qu’il perd ; car je sais de source certaine qu’il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu’à son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au moment où les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort de Monna Giovanna, s’abattaient comme une volée de corbeaux sur son palais, et procédaient à l’estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les traita de l’air indigné et du ton superbe d’un homme qui a de l’argent. Il chassa lestement cette vermine ; et trois jours après on assure qu’ils étaient tous à plat ventre devant lui, parce qu’il avait tout payé, intérêts et capitaux.

— Eh bien ! je vous réponds, moi, qu’ils auront leur revanche, et qu’avant peu Orio invitera quelques-uns de ces vénérables israélites à déjeuner avec lui, sans façon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux dés dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que l’Adriatique va couler à pleins bords dans ses coffres et sur ses domaines.

— Pauvre Orio ! dit la dame. Comment avoir le courage de le blâmer ? Il cherche ses distractions où il peut. Il est si malheureux !

— Il est à remarquer, dit avec dépit un jeune homme, que messer Orio n’a jamais joui plus pleinement du privilège d’intéresser les femmes. Il semble qu’elles le chérissent toutes depuis qu’il ne s’occupe plus d’elles.

— Sait-on bien s’il ne s’en occupe plus ? reprit la signora avec un air de charmante coquetterie.

— Vous vous vantez, madame, dit l’amant raillé : Orio a dit adieu aux vanités de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l’amour, mais le plaisir dans l’ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur certains crimes qu’ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je vous dirais le nom des beautés non cruelles dans le sein desquelles Orio pleure la trop adorée Giovanna.

— Ceci est une calomnie, j’en suis certaine, s’écria la dame. Voilà comme sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la faculté d’aimer noblement, afin de se dispenser d’en faire preuve, ou bien afin de faire passer pour sublime le peu d’ardeur et de foi qu’ils ont dans l’âme. Moi, je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont, de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c’est le bon moyen. Lorsqu’il faisait la cour à tout le monde, j’eusse été humiliée qu’il eût des regards pour moi ; aujourd’hui c’est bien différent : depuis que nous savons que la mort de sa femme l’a rendu fou, qu’il est retourné à la guerre cette année dans l’unique dessein de s’y faire tuer, et qu’il s’est jeté comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir rencontrer la mort qu’il cherchait, nous le trouvons plus beau qu’il ne le fut jamais ; et quant à moi, s’il me faisait l’honneur de demander à mes regards ce bonheur auquel il semble avoir renoncé sur la terre… j’en serais flattée peut-être !

— Alors, madame, dit l’amant plein de dépit, il faut que le plus dévoué de vos amis se charge d’informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu’il s’en doute.

— Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service, répondit-elle d’un air léger, si je n’étais à la veille de m’attendrir en faveur d’un autre.

— À la veille, madame ?

— Oui, en vérité, j’attends depuis six mois le lendemain de cette veille-là. Mais qui entre ici ? quelle est cette merveille de la nature ?

— Dieu me pardonne ! c’est Argiria Ezzelini, si grandie, si changée depuis un an que son deuil la tient enfermée