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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/176

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L’USCOQUE.

je ne répéterai point, mais dont le son vibre encore dans mon oreille. Puis il s’est effacé comme s’effacent les spectres. Mais je gagerais qu’à l’heure où il m’a apparu il a cessé de vivre, ou qu’il est tombé en proie à quelque destin funeste ; car hier, à l’heure où il fut attaqué par les pirates, j’ai vu en songe l’Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s’enfuir, la main brisée, en blasphémant.



Ceci, un gage… (Page 26.)

— Que signifient ces prétendues visions, Madame, et quel soupçon cachez-vous sous ces allégories ? »

Ainsi parle Orio d’une voix tonnante et en se levant d’un air farouche. Naam s’élance vers lui, et s’attache à son vêtement. Elle ne comprend pas ses paroles, mais elle lit dans ses yeux étincelants la haine et la menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les soupçons de Giovanna. D’ailleurs Giovanna est calme, et, pour la première fois de sa vie, elle affronte d’un air impassible la colère d’Orio.

« J’exige que vous me répétiez ces paroles terribles qui doivent me causer tant d’effroi, reprend Orio d’un air ironique. Si vous me les cachez, Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me persifler.

— Je vous les dirai donc, Orio : car ceci n’est point un jeu, et les puissances invisibles qui interviennent dans nos destinées planent au-dessus des vaines fureurs qu’elles excitent en nous. Le spectre du comte Ezzelin m’a montré une large et horrible blessure par laquelle s’écoulait tout son sang, et il m’a dit : « Madame, votre époux est un assassin et un traître. »

— Rien de plus ? dit Orio, pâle et tremblant de colère. Votre esprit a trop d’indulgence pour mon mérite, Madame, et je m’étonne que les fantômes de vos rêves trouvent de si douces choses à vous dire de moi. À votre prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de s’expliquer mieux ou de garder le silence ; car il est imprudent de parler à la légère, et les visions pourraient bien être de mauvais protecteurs pour les créatures humaines qu’il leur plaît de hanter. »

En parlant ainsi Orio se retira, et l’arrêt de Giovanna fut prononcé dans son cœur.

La nuit est venue, l’épouse d’Orio n’a goûté ni sommeil durant la nuit ni calme durant le jour. Sa tranquillité n’est qu’extérieure, son âme est en proie à mille tortures. Elle a deviné l’horrible vérité : elle n’espère plus rien ; elle cherche, au contraire, à augmenter par