Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/160

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
8
L’USCOQUE.



Il saisit la lettre… (Page 3.)

Ezzelin ignorait que Soranzo eût échappé au désastre de Patras ; il avait appris sa folle entreprise, sa défaite et la perte de sa galère. Le bruit de sa mort avait couru, puis aussi celui de son évasion ; mais on ne savait point à l’extrémité de la Morée ce qu’il y avait de faux ou de vrai dans ces récits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient beaucoup plus de probabilité à la nouvelle de la mort de Soranzo qu’à celle de son salut.

Le comte avait donc quitté Coron avec un vague sentiment de joie et d’espoir ; mais durant le voyage ses pensées avaient repris leur tristesse et leur abattement ordinaires. Il s’était dit que, dans le cas où Giovanna serait libre, l’aspect de son premier fiancé serait une insulte à ses regrets, et que peut-être elle passerait pour lui de l’estime à la haine ; et puis, en examinant son propre cœur, Ezzelin s’imagina ne plus trouver au fond de cet abîme de douleur qu’une sorte de compassion tendre pour Giovanna, soit qu’elle fût l’épouse, soit qu’elle fût la veuve d’Orio Soranzo.

Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l’île Curzolari qu’Ezzelino, reprenant sa mélancolie habituelle, dont la chaleur du combat l’avait distrait un instant, se souvint du problème qui tenait sa vie comme en suspens depuis deux mois ; et, malgré toute l’indifférence dont il se croyait armé, son cœur tressaillit d’une émotion plus vive qu’il n’avait fait à l’aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu’il trouva sur la rive eût pu faire cesser cette angoisse ; mais, plus il la sentait augmenter, moins il avait le courage de s’informer.

Le commandant du château, ayant reconnu son pavillon et répondu au salut de sa galère par autant de coups de canon qu’elle lui en avait adressé, vint à sa rencontre, et lui annonça qu’en l’absence du gouverneur il était chargé de donner asile et protection aux navires de la république. Ezzelin essaya de lui demander si l’absence du gouverneur était momentanée, ou s’il fallait entendre par ce mot la mort d’Orio Soranzo ; mais, comme si sa propre vie eût dépendu de la réponse du commandant, il ne put se résoudre à lui adresser cette question. Le commandant, qui était plein de courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte accueillait ses civilités, et prit cet embarras pour de la froideur et du dédain. Il le conduisit dans une vaste salle d’architecture sarrasine, dont il lui fit les honneurs ; et