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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/99

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

mense de lourde fumée que le soleil levant commençait à blanchir.



Ah ça ! aidez-moi à compter tout ça. (Page 95)

— Regardez donc, dit le meunier, comme il y a du brouillard sur la Vauvre, ce matin, surtout du côté où nous avons toujours envie de regarder tous les deux ! Ça me gêne, je ne vois pas les toits pointus de mon bon vieux petit château qui, de tous les côtés, quand je fais mes courses aux environs, sert de point de mire à mes pensées !

Au bout de dix minutes, la fumée, que les vapeurs humides du matin affaissaient sous leur poids, rampa tout à fait au bas du vallon, et Grand-Louis, arrêtant brusquement le cheval du notaire, dit à son compagnon :

— C’est singulier, monsieur Lémor, je ne sais pas si j’ai la berlue ce matin, mais j’ai beau regarder, je ne vois pas le toit rouge du château neuf au bas des tours du vieux château ! Je suis pourtant bien sûr qu’on le voit d’ici ; je m’y suis arrêté plus de cent fois, et je distingue les arbres qui sont autour. Eh mais ! regardez donc ! le vieux château est tout changé ! les tourelles me paraissent aplaties. Où diable est le toit ? Le tonnerre m’écrase ! il n’y a plus que les pignons ! Attendez, attendez ! Qu’est-ce qu’il y a donc de rouge du côté de la ferme ? C’est du feu ! oui, du feu ! et toutes ces choses noires ?… Monsieur Lémor, je vous le disais bien, quand nous sommes arrivés à Jeu-les-Bois, que le ciel était tout rouge, et qu’il y avait un incendie quelque part. Vous me souteniez que c’étaient des brûlis de bruyères, je savais bien qu’il n’y avait pas de brandes de ce côté-là. Regardez donc ! je ne rêve pas ! le château, la ferme, tout est brûlé !… Mais Rose ! Et Rose !… Ah ! mon Dieu ! Et madame Marcelle ! et mon petit Édouard ! et la vieille Bricolin ! mon Dieu ! mon Dieu !

Et le meunier, fouettant le cheval avec fureur, prit au galop la direction de Blanchemont, sans s’inquiéter cette fois si la vieille Sophie pouvait ou non le suivre.

À mesure qu’ils approchaient, les indices du sinistre ne devenaient que trop certains. Bientôt ils l’apprirent de la bouche des passants, et, bien qu’on leur assurât que personne n’avait péri, tous deux, pâles et oppressés, hâtaient la course trop lente, à leur gré, du cheval qui les emportait.

Arrivés au bas du terrier, comme ce pauvre animal, haletant et couvert d’écume, ne pouvait plus gravir le