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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/94

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

ceux que nous appelons des yeux de crapaud, à cause de l’écusson qui est rond. J’ai toujours aimé cette monnaie-là, moi ! On dit que ça perd au change, moi je dis que ça gagne ; vingt-trois francs onze sous valent toujours mieux qu’un méchant napoléon de vingt francs. Tout ça était pêle-mêle. Seulement comme le fermier aimait ses louis pour eux-mêmes (c’est comme ça, enfants, qu’on doit aimer son argent), il avait marqué tous les siens d’une croix pour les distinguer de ceux de son seigneur, quand il faudrait les lui rendre. Il fit cela à l’exemple de son maître, qui avait marqué les siens d’une simple barre, pour s’amuser, à ce qu’on dit, et voir si on ne les lui changerait pas. La marque y était… elle y est encore… Il n’en manque pas un ; au contraire, il y en a d’autres avec !…

— Que diable nous chante-t-il là ? dit le meunier en regardant le notaire.

— Paix ! répondit celui-ci. Laissez-le dire, il me semble que je commence à comprendre. Si bien que… dit-il au mendiant…

— Si bien que, reprit Cadoche, il avait mis le pot de fer dans un trou de la muraille au château de Beaufort, et il avait fait maçonner par-dessus. Quand les chauffeurs se furent mis après lui… Il ne faut pas croire que ces gens-là fussent tous de la canaille ! Il y avait des pauvres, mais il y avait aussi des riches ; je les connais très-bien, pardié ! Il y en a qui vivent encore et qu’on salue bien bas. Il y avait parmi nous…

— Parmi vous ? s’écria le meunier.

— Taisez-vous donc ! dit le notaire en lui pressant le bras avec force.

— Je veux dire qu’il y avait parmi eux, reprit le mendiant, un avoué, un maire, un curé, un meunier… Il y avait peut-être aussi un notaire… Eh ! eh ! monsieur Tailland, je ne dis pas ça pour vous, vous étiez à peine de ce monde ; ni pour toi, mon neveu, tu aurais été trop simple pour faire un coup pareil…

— Enfin, les chauffeurs prirent l’argent ? dit le notaire.

— Ils ne le prirent pas, voilà ce qu’il y a eu de plus drôle. Ils faisaient griller et rissoler les pattes de ce pauvre dindon de Bricolin, c’était affreux, c’était superbe à voir !

— Mais vous l’avez donc vu ? dit le meunier, qui ne pouvait se contenir.

— Oh non ! reprit Cadoche, je ne l’ai pas vu ; mais un de mes amis, c’est-à-dire un homme qui s’y trouvait m’a raconté tout ça.

— À la bonne heure, dit le meunier tranquillisé.

— Prenez donc votre tasse de thé, père Cadoche, dit la meunière, et ne bavardez pas tant, ça vous fera du mal.

— Allez au diable, meunière, avec votre eau chaude ! répondit le mendiant en repoussant la tasse, j’ai horreur de ces rinçures-là. Laissez-moi donc raconter mon histoire ; il y a assez longtemps que je l’ai sur le cœur, je veux la dire une fois tout entière avant de mourir, et on m’interrompt toujours !

— C’est vrai, dit le notaire, ce matin vous vouliez la dire sous la ramée, et tout le monde a tourné le dos en disant : ah ! voilà l’histoire des chauffeurs du père Cadoche qui commence, allons-nous-en ! Mais moi, ça m’amusait et j’aurais volontiers entendu le reste. Continuez donc.

— Figurez-vous, dit Cadoche, que cet homme dont je vous parle et qui se trouvait là… un peu malgré lui… c’était un pauvre paysan, on l’avait entraîné ; et puis quand la peur le prit, et qu’il fit mine de reculer, on le menaça de lui faire sauter la cervelle, s’il ne remontait sur le cheval qu’on lui avait amené et qui était ferré à rebours comme ceux des autres, afin qu’en se retirant, on laissât par terre une trace qui dérouterait les poursuites… Et quand mon homme fut là, et qu’il vit qu’il fallait faire comme les autres, il se mit à fouiller et à fureter partout pour trouver l’argent. Il aimait mieux ça que d’aider à faire rôtir ce pauvre Bricolin, car ce n’était pas un méchant homme que le camarade dont je vous parle. Vrai ! cette besogne-là ne lui plaisait pas et lui faisait horreur à voir… c’était vilain… ce patient qui hurlait à déchirer les oreilles, cette femme évanouie, ces maudites jambes qui se débattaient dans le feu, et que je crois toujours voir… Il n’y a pas eu une nuit depuis que je n’en aie rêvé ! Bricolin était dans ce temps-là un homme très-fort, il se raidissait si bien qu’une barre de fer qui était au milieu du feu fut tordue par ses pieds… Ah ! je ne m’en suis pas mêlé, j’en jure devant Dieu !… Quand ils m’ont forcé à lui tenir une serviette sur la bouche, la sueur me coulait du front, froide comme du verglas…

— À vous ? dit le meunier stupéfait.

— À l’homme qui m’a raconté tout ça. Alors notre homme prit un bon moment pour s’esquiver, et il se mit à chercher, chercher, du haut en bas dans la maison, à frapper avec une pioche contre tous les murs pour voir si ça sonnait le creux, et démolissant à droite et à gauche comme les autres. Mais ne voilà-t-il pas qu’il se glisse dans une petite étable à porcs, sauf votre respect… et qu’il s’y trouve tout seul ! C’est depuis ce temps-là que j’ai toujours aimé les cochons, et que j’en ai élevé un tous les ans… Il frappe, il écoute… ça sonne encore le creux. Il regarde autour de lui. J’étais tout seul ! Il travaille son mur, il fouille, et il trouve… devinez quoi ? le pot de fer !… Nous savions bien que c’était la tirelire au père Bricolin ! Le serrurier qui l’avait scellé avait bavardé dans les temps : j’eus bien vite reconnu que c’était là le pot aux roses ! Et c’était si lourd ! C’est égal mon homme trouva la force d’un bœuf dans ses bras et dans son cœur. Il se sauva bel et bien avec son pot de fer et quitta le pays par pointe sans dire bonsoir aux autres. On ne l’a jamais revu depuis dans ce pays-là. C’est qu’il jouait gros jeu, da ! les chauffeurs l’auraient assommé sans façon s’ils l’avaient découvert. Il marcha jour et nuit sans s’arrêter, sans boire ni manger jusqu’à ce qu’il fût dans un grand bois où il enterra son pot, et il dormit là je ne sais combien d’heures. J’étais si fatigué de porter une pareille charge ! Quand la faim me prit, j’étais bien embarrassé. Je n’avais pas un sou vaillant, et je savais que dans mes cent mille francs il n’y avait pas un louis qui ne fût marqué ! J’y avais regardé, je n’avais pas pu m’en tenir ! je voyais bien que cette maudite marque ferait reconnaître l’argent désigné déjà à la police. L’effacer en grattant eût été pire. Et puis un pauvre diable comme celui dont je parle, qui aurait été changer un louis d’or pour avoir un morceau de pain chez un boulanger, ça aurait éveillé les soupçons. Il n’avait qu’un parti à prendre ; il se fit mendiant. La police ne se faisait pas si bien dans ce temps-là qu’aujourd’hui, à preuve que sans quitter le pays aucun chauffeur ne fut puni. Le métier de mendiant est bon quand on sait le faire… J’y ai ramassé quelque chose sans jamais me priver de rien. Mon homme ne fit pas la bêtise d’appeler un serrurier pour fermer son pot de fer ; il l’enterra tout au beau milieu d’une méchante cabane de paille et de terre qui lui sert de maison et qu’il s’est bâtie lui-même au fond des bois. Depuis quarante ans personne ne l’a tourmenté, parce que son sort n’a fait envie à personne, et il a eu le plaisir d’être plus riche et plus fier que tous ceux qui le méprisaient.

— Et à quoi lui a servi son or ? dit Henri.

— Il le regarde une fois par semaine, quand il retourne à sa cabane où il serre l’argent qu’il a recueilli de ses aumônes. Il ne garde sur lui que ce qu’il veut dépenser en tabac et en brandevin. Il fait dire de temps en temps une messe pour s’acquitter envers le bon Dieu du service qu’il en a reçu, et avec beaucoup d’ordre et de sagesse il se tire d’affaire. Il n’est pas si fou que de sortir une seule pièce de son trésor. Ça ne donnerait plus de soupçons maintenant que l’histoire est oubliée et les poursuites abandonnées, mais ça ferait penser qu’il est riche et on ne lui ferait plus la charité. Voilà, mes enfants, l’histoire du pot de fer. Comment la trouvez-vous ?

— Superbe ! dit le notaire, et fort bonne à savoir !

Un profond silence succéda à ce récit. Les assistants se regardaient, partagés entre la surprise, l’effroi, le mépris et une sorte d’envie de rire bizarre mêlée à toutes ces