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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/81

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

pour éviter les mauvais chemins, de nuit. Les petits marchands plient bagage, et le curé va souper gaiement avec quelque confrère venu pour regarder danser, tout en soupirant peut-être de ne pouvoir prendre part à ce coupable plaisir. Les indigènes restent donc seuls en possession du terrain avec celui des ménétriers qui n’a pas fait une bonne journée, et qui s’en dédommage en la prolongeant. Là, tous se connaissent, et, une fois en train, se dédommagent d’avoir été dispersés, observés et peut-être raillés par les étrangers ; car on appelle étrangers, dans la Vallée-Noire, tout ce qui sort du rayon d’une lieue. Alors, toute la petite population de la localité se met en danse, même les vieilles parentes et amies qu’on n’eût pas osé produire au grand jour, même la grosse servante du cabaret, qui s’est évertuée depuis le matin à servir ses pratiques, et qui retrousse son tablier enfumé pour se trémousser avec des grâces surannées ; même le petit tailleur bossu, qui eût fait rougir les jeunes filles en les embrassant à la belle heure, et qui dit, en fendant sa bouche jusqu’aux oreilles, qu’à la nuit tous les chats sont gris.

Rose, ennuyée de bouder, retrouva l’envie de se divertir lorsque tous ses parents furent partis. Avant de retourner à la fête, elle voulut voir la folle, qui avait dormi tout le jour sous la garde de la grosse Chounette. Elle entra doucement dans sa chambre, et la trouva éveillée, assise sur son lit, l’air pensif et presque calme. Pour la première fois, depuis bien longtemps, Rose osa lui toucher la main et lui demander de ses nouvelles, et, pour la première fois depuis douze ans, la folle ne retira pas sa main et ne se retourna pas du côté de la ruelle avec humeur.

— Ma chère sœur, ma bonne Bricoline, répéta Rose enhardie et joyeuse, te sens-tu mieux ?

— Je me sens bien, répondit la folle d’une voix brève. J’ai trouvé en m’éveillant ce que je cherchais depuis cinquante-quatre ans.

— Et que cherchais-tu, ma chérie ?

Je cherchais la tendresse ! répondit la Bricoline d’un ton étrange et en posant un doigt sur ses lèvres d’un air mystérieux. Je l’ai cherchée partout : dans le vieux château, dans le jardin, au bord du la source, dans le chemin creux, dans la garenne surtout ! Mais elle n’est pas là, Rose, et tu la cherches en vain, toi-même. Ils l’ont cachée dans un grand souterrain qui est sous cette maison, et c’est sous des ruines qu’on pourra la trouver. Cela m’est venu en dormant, car en dormant je pense et je cherche toujours. Sois tranquille, Rose, et laisse-moi seule ! Cette nuit, pas plus tard que cette nuit, je trouverai la tendresse et je t’en ferai part. C’est alors que nous serons riches ! Au jour d’aujourd’hui, comme dit ce gendarme qu’on a mis ici pour nous garder, nous sommes si pauvres que personne ne veut de nous. Mais demain, Rose, pas plus tard que demain, nous serons mariées toutes les deux, moi avec Paul, qui est devenu roi d’Alger ; et toi avec cet homme qui porte des sacs de blé et qui te regarde toujours. J’en ferai mon premier ministre, et son emploi sera de faire brûler à petit feu ce gendarme qui dit toujours la même chose et qui nous a fait tant souffrir. Mais tais-toi, ne parle de cela à personne. C’est un grand secret, et le sort de la guerre d’Afrique en dépend.

Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle n’osa parler davantage à sa sœur, dans la crainte de l’exalter de plus en plus. Elle ne voulut pas la quitter que le médecin, qu’on attendait à cette heure-là, ne fut venu, et même elle oublia son envie de danser et resta pensive auprès du lit de la folle, la tête penchée, les deux mains croisées sur son genou et le cœur rempli d’une tristesse profonde. C’était un contraste frappant que ces deux sœurs, l’une si horriblement dévastée par la souffrance, si repoussante dans son abandon d’elle-même, l’autre si bien parée, brillante de fraîcheur et de beauté ; et cependant, il y avait de la ressemblance dans leurs traits ; toutes deux aussi couvaient, à des degrés différents, dans leur sein, une amour contrariée, comme on dit dans le pays ; toutes deux étaient tristes et graves. La moins abattue des deux était la folle, qui roulait dans son esprit égaré des espérances et des projets fantastiques.

Le médecin arriva très-exactement. Il examina la folle avec l’espèce d’apathie d’un homme qui n’a rien à espérer, rien à tenter dans un cas depuis longtemps désespéré.

— Le pouls est le même, dit-il. Il n’y a pas de changement.

— Pardonnez-moi, docteur, lui dit Rose en l’attirant à part. Il y a du changement depuis hier soir. Elle crie, elle dort, elle parle autrement que de coutume. Je vous assure qu’il se fait en elle une révolution. Ce soir, elle cherche à rassembler ses idées et à les exprimer, quoique ce soient les idées du délire ; est-ce, pire, est-ce mieux que son abattement ordinaire ? Qu’en pensez-vous ?

— Je ne pense rien, répondit le médecin. On peut s’attendre à tout dans ces sortes de maladies, et on ne peut rien prévoir. Votre famille a eu tort de ne pas faire les sacrifices nécessaires pour l’envoyer dans un de ces établissements où des gens de l’art s’occupent spécialement des cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais vanté de la guérir, et je pense que, même les plus habiles, ne pourraient en répondre aujourd’hui. Il est trop tard. Tout ce que je désire, c’est que sa manie de silence et de solitude ne dégénère pas en fureur. Évitez de la contrarier et ne la faites pas parler, afin que sa pensée ne se fixe pas sur un même objet.

— Hélas ! dit Rose, je n’ose vous contredire, et pourtant c’est si affreux de vivre toujours seule, en horreur à tout le monde ! Lorsqu’elle semble enfin chercher quelque sympathie, quelque pitié, faudra-t-il opposer à ce besoin d’affection un silence glacé ? Savez-vous ce qu’elle me disait tout à l’heure ? Elle disait que depuis qu’elle est folle (elle prétend qu’il y a cinquante-quatre ans), elle était occupée à chercher la tendresse. Pauvre fille, il est certain qu’elle ne l’a guère trouvée !

— Et disait-elle cela en termes raisonnables ?

— Hélas, non ! elle y mêlait des idées effrayantes et des menaces épouvantables.

— Vous voyez bien que ces épanchements du délire sont plus dangereux que salutaires. Laissez-la seule, croyez-moi, et, si elle veut sortir, empêchez qu’on ne gêne en rien ses habitudes. C’est la seule manière d’éviter que la crise d’hier soir ne revienne.

Rose obéit à regret ; mais Marcelle, qui désirait se retirer dans sa chambre pour écrire et qui voyait sa compagne triste et préoccupée, la conjura d’aller se distraire, et lui promit qu’au premier cri, au premier symptôme d’agitation de sa sœur, elle l’enverrait avertir par la petite Fanchon. D’ailleurs, madame Bricolin était occupée aussi à la maison, et la grand’mère pressait Rose de venir encore danser une bourrée sous ses yeux avant la clôture de l’assemblée.

— Songe, lui dit-elle, que je compte maintenant les jours de fête, en me disant chaque année que je ne verrai peut-être pas la suivante. Il faut que je te voie encore danser et t’amuser aujourd’hui, autrement il m’en resterait une idée triste, et je me figurerais que ça doit me porter malheur.

Rose ne fit point trois pas sur le terrier sans voir Grand-Louis à ses côtés.

— Mademoiselle Rose, lui dit-il, votre papa ne vous a-t-il rien dit contre moi ?

— Non. Il m’a, au contraire, presque commandé ce matin de danser avec toi.

— Mais… depuis ce matin ?

— Je l’ai à peine vu ; il ne m’a pas parlé. Il paraît très-occupé de ses affaires.

— Allons, Louis, dit la grand’mère, tu ne fais donc pas danser Rose ? tu ne vois donc pas qu’elle en a envie ?

— Est-ce vrai, mam’selle Rose ? dit le meunier en prenant la main de la jeune fille ; auriez-vous fantaisie de danser encore ce soir avec moi ?

— Je veux bien danser, répondit-elle avec une nonchalance assez piquante.