Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/78

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
75
LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

Pauvre cher homme ! M. Bricolin dit partout que c’est un lâche parce qu’il n’est pas fort.

— Mais il fait ce qu’il peut. Moi j’aime les gens de bonne volonté ; aussi je l’emploie toujours.

— C’est ce qui fait dire à M. Bricolin que tu ne seras jamais riche et que tu n’as pas de bon sens d’employer des gens de petite santé.

— Eh bien, si personne ne les emploie, il faudra donc qu’ils meurent de faim ? Beau raisonnement !

— Mais vous savez, dit tristement Marcelle, la moralité que tire de là M. Bricolin : tant pis pour eux !

— Mam’selle Rose est bien bonne, reprit la Piaulette. Si elle pouvait, elle secourrait les malheureux ; mais elle ne peut rien, la pauvre demoiselle, que d’apporter en cachette un peu de pain blanc pour faire la soupe à mon petit. Et c’est bien malgré moi ; car si sa mère la voyait ! oh ! la rude femme ! Mais le monde est comme ça. Il y a des méchants et des bons. Ah ! voilà M. Tailland qui vient. Vous n’attendrez pas longtemps.

— Piaulette, tu sais ce que je t’ai recommandé, dit le meunier en posant le doigt sur ses lèvres.

— Oh ! répondit-elle, j’aimerais mieux me faire couper la langue que de dire un mot.

— C’est que, vois-tu…

— Tu n’as pas besoin de m’expliquer le pourquoi et le comment, Grand-Louis ; il suffit que tu me commandes de me taire. Allons, enfants, dit-elle à ses trois marmots qui jouaient sur la porte ; allons-nous-en voir un peu l’assemblée.

— Cette dame a mis un louis d’or dans la poche de ta petite, lui dit tout bas le Grand-Louis. Ce n’est pas pour payer ta discrétion ; elle sait bien que tu ne la vends pas. Mais c’est qu’elle a vu que tu étais dans le besoin. Serre-le, l’enfant le perdrait, et ne remercie pas ; la dame n’aime pas les compliments, puisqu’elle s’est cachée en te faisant, cette charité.

M. Tailland était un honnête homme, très-actif pour un Berrichon, assez capable en affaires, mais seulement un peu trop ami de ses aises. Il aimait les bons fauteuils, les jolies petites collations, les longs repas, le café bien chaud et les chemins sans cahots pour son cabriolet. Il ne trouvait rien de tout cela à la fête de Blanchemont. Et cependant, tout en pestant un peu contre les plaisirs de la campagne, il y restait volontiers tout le jour pour rendre service aux uns et pour faire ses affaires avec les autres. En un quart d’heure de conversation, il eut bientôt démontré à Marcelle la possibilité, la probabilité même de vendre cher. Mais quant à vendre vite et à être payée comptant, il n’était pas de l’avis du meunier. Rien ne se fait vite dans notre pays, dit-il. Cependant ce serait une folie de ne pas essayer de gagner cinquante mille francs sur le prix offert par Bricolin. Je vais y mettre tous mes soins. Si, dans un mois, je n’ai pas réussi, je vous conseillerai peut-être, vu votre position particulière, de céder. Mais il y a cent à parier contre un que d’ici là Bricolin, qui grille d’être seigneur de Blanchemont, aura composé avec vous, si vous savez feindre une grande âpreté, qualité sauvage, mais nécessaire, dont je vois bien, Madame, que vous n’êtes pas trop pourvue. Maintenant, signez la procuration que je vous apporte, et je me sauve, parce que je ne veux pas avoir l’air d’avoir fait concurrence, par mes menées, à mon collègue M. Varin, que votre fermier aurait bien voulu vous faire choisir.

Grand-Louis reconduisit le notaire jusqu’à la sortie de l’enclos, et chacun disparut de son côté. Il avait été convenu que Marcelle sortirait seule, la dernière, quelques instants plus tard, et qu’elle tiendrait les huisseries de la maison fermées, afin que si quelque curieux observait leurs mouvements, on crût la maison déserte.

Ces huis de la chaumière se composaient d’une seule porte coupée en deux transversalement, la partie supérieure servant de fenêtre pour donner de l’air et du jour. Dans les anciennes constructions de nos paysans, les croisées indépendantes de la porte et garnies de vitres étaient inconnues. Celle de la Piaulette avait été bâtie il y a cinquante ans, pour des gens aisés, tandis qu’aujourd’hui les plus pauvres, pour peu qu’ils habitent une maison neuve, ont des croisées à espagnolettes et des portes à serrure. Chez la Piaulette, la porte à deux fins fermait en dedans et en dehors à l’aide d’un coret, c’est-à-dire d’une cheville en bois que l’on plante dans un trou de la muraille, d’où vient le vieux mot coriller et décoriller, pour dire fermer et ouvrir.

Lorsque Marcelle se fut renfermée ainsi, elle se trouva dans une obscurité profonde, et alors elle se demanda quelle pouvait être l’existence intellectuelle de gens qui, trop pauvres pour avoir de la chandelle, étaient obligés, dès que la nuit venait, de se coucher en hiver, ou de se tenir le jour dans les ténèbres pour se préserver du froid. Je me disais, je me croyais ruinée, pensa-t-elle, parce que j’étais forcée de quitter mon appartement doré, ouaté et tendu de soie ; mais que de degrés encore à parcourir dans l’échelle des existences sociales avant d’en venir à cette vie du pauvre qui diffère si peu de celle des animaux ! Pas de milieu entre supporter à toute heure les intempéries du climat, ou s’ensevelir dans le néant de l’oisiveté comme le mouton dans la bergerie ! À quoi s’occupe cette triste famille dans les longues soirées de l’hiver ? À parler ? Et de quoi parler si ce n’est de ses maux ! Ah ! Lémor a raison, je suis trop riche encore pour oser dire à Dieu que je n’ai rien à me reprocher.

Cependant les yeux de Marcelle s’habituaient à l’obscurité. La porte, mal jointe, laissait pénétrer une lueur vague qui devenait plus claire à chaque instant. Tout à coup Marcelle tressaillit en voyant qu’elle n’était pas seule dans la chaumière, mais son second frisson ne fut pas causé par la peur : Lémor était à ses côtés. Il s’était caché, à l’insu de tous, derrière le lit en forme de corbillard, garni de rideaux de serge. Il s’était enhardi jusqu’à rechercher un tête-à-tête avec Marcelle, se disant que c’était le dernier, et qu’il faudrait partir après.

Puisque vous voilà, lui dit-elle, dissimulant, avec une tendre coquetterie, la joie et l’émotion de sa surprise, je veux vous dire tout haut ce que je pensais. Si nous étions réduits à habiter cette chaumière, votre amour résisterait-il à la souffrance du jour et à l’inaction du soir ? Pourriez-vous vivre privé de livres, ou ne pouvant vous en servir faute d’une goutte d’huile dans la lampe, et de temps aux heures où le travail occuperait vos bras ? Après quelques années d’ennuis et de privations de tous genres, trouveriez-vous cette demeure pittoresque dans son délabrement et la vie du pauvre poétique dans sa simplicité ?

— J’avais les mêmes pensées précisément, Marcelle, et je songeais à vous demander la même chose. M’aimeriez-vous si je vous entretenais, par mes utopies, dans une pareille misère ?

— Il me semble que oui, Lémor.

— Et pourquoi doutez-vous de moi ? Ah ! vous n’êtes pas sincère en me répondant oui !

— Je ne suis pas sincère ? dit Marcelle en mettant ses deux mains dans celles de Lémor. Mon ami, je veux être digne de vous, c’est pourquoi je me préserve de l’exaltation romanesque qui peut pousser, même une femme du monde, à tout affirmer, à tout promettre, sauf à ne rien tenir, et à se dire le lendemain : « J’ai composé hier un joli roman. » Moi, je ne passe pas un jour sans adresser à ma conscience les plus sévères interrogations, et je crois être sincère en vous répondant que je ne puis me représenter une situation, fût-ce l’horreur d’un cachot, où je cesserais de vous aimer à force de souffrir !

— Ô Marcelle ! chère et grande Marcelle ! Mais pourquoi donc doutez-vous de moi ?

— Parce que l’esprit de l’homme diffère du nôtre. Il est habitué à d’autres aliments que la tendresse et la solitude. Il lui faut de l’activité, du travail, l’espoir d’être utile, non-seulement à sa famille, mais à l’humanité.

— Aussi, n’est-ce pas un devoir de se précipiter volontairement dans cette impuissance de la misère !

— Nous vivons donc dans un temps où les devoirs se contredisent ? car on n’a la puissance de l’esprit qu’avec les lumières de l’instruction, et l’instruction qu’avec la puissance de l’argent : et pourtant, tout ce dont on jouit,