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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/64

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

barras et même de peur, sentiment qui, chez les enfants, est presque toujours mêlé à l’étonnement ; puis il s’approcha du meunier et lui dit de l’air sérieux et méditatif qu’il avait souvent :

— Qu’est-ce que c’est donc que cet homme-là ?

— Ça ? c’est mon garçon de moulin, c’est Antoine.

— Tu en as donc deux ?

— Bon ! j’en ai par douzaines, des garçons ! Celui-là, c’est Alochon no 2.

— Et Jeannie est Alochon 3 ?

— Comme vous dites, mon général !

— Est-il méchant, ton Antoine ?

— Non, non ! Mais il est un peu bête, un peu sourd, et ne joue pas avec les enfants.

— En ce cas, je m’en vais jouer avec Jeannie, dit Édouard en s’éloignant avec insouciance. À quatre ans, on ne sait ce que c’est que d’être trompé, et la parole de ceux qu’on aime est plus puissante sur l’esprit que le témoignage des sens.

On apporta à la meule le blé que le meunier devait rendre le soir même en farine. C’était celui de M. Bricolin, contenu dans deux sacs marqués chacun de deux énormes initiales.

— Voyez, dit le Grand-Louis en riant cette fois avec un peu d’amertume, Bricolin de Blanchemont, comme qui dirait Bricolin, demeurant à Blanchemont. Mais quand il aura acheté la terre il faudra qu’il mette un autre petit b entre les deux grands. Ça voudra dire : Bricolin, baron de Blanchemont.

— Comment, dit Lémor occupé d’une autre pensée, c’est là le blé de Blanchemont ?

— Oui, répondit le meunier qui le devinait avant qu’il eût parlé, c’est le blé qui fera la farine… dont on fera le pain… que mangeront madame Marcelle et mademoiselle Rose. On dit que Rose est trop riche pour épouser un homme comme moi : c’est pourtant moi qui lui fournis le pain qu’elle mange !

— Ainsi, nous travaillons pour elles ! reprit Lémor.

— Oui, oui, garçon. Attention au commandement ! Il ne s’agit pas de mal fonctionner. Diable ! je travaillerais pour le roi que je n’y mettrais pas tant de cœur.

Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du moulin prit une couleur romanesque et quasi poétique dans le cerveau du jeune Parisien, et il se mit à aider le meunier avec tant de zèle et d’attention, qu’au bout de deux heures il était parfaitement au courant du métier. Il ne lui fut pas difficile de s’habituer au mécanisme élémentaire et presque barbare de l’établissement. Il comprenait les améliorations qu’avec un peu d’argent comptant (le fruit défendu au paysan) on eût pu apporter à la machine rustique. Il eut bientôt appris en patois les noms techniques de chaque pièce et de chaque fonction. Jeannie le voyant si actif et si bien traité par son maître, eut un peu d’inquiétude et de jalousie. Mais quand Grand-Louis eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n’était là qu’en passant, et que sa place à lui, Jeannie, ne menaçait pas d’être envahie, il se rassura et se décida même, en bon Berrichon qu’il était, à céder une partie de son travail pendant quelques jours à un compagnon officieux. Il en profita pour reporter à Blanchemont Édouard qui commençait à s’ennuyer et à s’effrayer d’être si longtemps séparé de sa mère. La meunière ne réussissait plus à l’amuser, et la petite Fanchon étant venue le retrouver, Jeannie ne fut pas fâché d’accompagner sa jeune camarade jusqu’au château.

La tâche terminée, Lémor, le front baigné de sueur et le visage animé, se sentit plus souple de corps et plus fort de volonté qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Les longues rêveries qui dévoraient sa jeunesse firent place à cette sorte de bien-être physique et moral que la Providence a attaché à l’accomplissement du travail de l’homme quand le but en est bien senti et la fatigue mesurée à ses forces. Ami, s’écria-t-il, le travail est beau et saint par lui-même ; vous aviez raison de le dire en commençant ! Dieu l’impose et le bénit. Il m’a semblé doux de travailler pour nourrir ma maîtresse ; oh ! qu’il serait plus doux encore de travailler en même temps pour alimenter la vie d’une famille d’égaux et de frères ! Quand chacun travaillera pour tous et tous pour chacun, que la fatigue sera légère, que la vie sera belle !

— Oui, ma profession serait, dans ce cas-là, une des plus gentilles ! dit le meunier avec un sourire de vive intelligence. Le blé est la plus noble des plantes, le pain le plus pur des aliments. Mes fonctions mériteraient bien quelque estime, et, les jours de fête, ou pourrait mettre une couronne d’épis et des bleuets à la pauvre Grand’-Louise, à laquelle personne ne fait attention maintenant ; mais que voulez-vous ? au jour d’aujourd’hui, comme dit M. Bricolin, je ne suis qu’un mercenaire employé par lui, et il se dit en pensant à moi : « Un homme comme ça songerait à ma fille ! Un malheureux qui broie le grain, quand c’est moi qui sème le blé et possède la terre ! » Voyez pourtant la belle différence ! Mes mains sont plus propres que les siennes qui remuent le fumier ; voilà tout. Ah ça ! mon garçon, l’ouvrage est fait ; dépêchons la soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure que ce matin, quand même elle serait dix fois plus salée, et puis je m’en irai à Blanchemont porter ces deux sacs ?

— Sans moi ?

— Tiens ! sans doute. Vous avez donc envie de vous faire voir à la ferme ?

— Personne ne m’y connaît.

— C’est vrai. Mais qu’y ferez-vous ?

— Rien ; je vous aiderai à décharger les sacs.

— Et à quoi ça vous avancera-t-il ?

— À voir peut-être passer quelqu’un dans la cour.

— Et si quelqu’un n’y passe pas ?

— Je verrai la maison qu’elle habite. J’entendrai peut-être prononcer son nom.

— M’est avis que c’est un plaisir que nous nous donnons bien sans aller si loin.

— C’est à deux pas d’ici !

— Vous avez réponse à tout. Vous ne ferez pas d’imprudence ?

— Vous croyez donc que je ne l’aime pas ? Est-ce que vous en feriez à ma place, vous ?

— Peut-être ! si l’on m’aimait ! Voyons ! vous ne la regarderez pas comme vous faisiez du haut de la lucarne ? Savez-vous que j’ai cru que vous mettriez le feu à mon foin avec vos yeux enflammés ?

— Je ne la regarderai pas du tout.

— Et vous ne lui parlerez mie ?

— Quel prétexte aurais-je pour lui parler ?

— Vous n’en chercherez pas ?

— Je n’entrerai pas même dans la cour si vous me le défendez. Je regarderai les murailles de loin.

— Ce serait le plus sage. Je vous permets de flairer, de la porte, le vent qui passe sur le château ; voilà tout.

Les deux amis se mirent en route à la tombée du jour ; Sophie, chargée des deux sacs, marchait magistralement devant eux. Grand-Louis, qui avait le cœur triste, parlait peu et n’exprimait ses idées noires que par de grands coups de fouet allongés à droite et à gauche sur les buissons chargés de mûres sauvages et de pâles chèvrefeuilles plus parfumés que ceux qu’on cultive dans nos jardins.

Ils avaient dépassé un groupe de chaumières qu’on appelle le Cortioux, lorsque Lémor, qui côtoyait le fossé du chemin, s’arrêta, surpris de voir un homme étendu tout de son long sous la haie, la tête appuyée sur une besace très-rebondie.

— Oh ! oh ! dit le meunier sans s’étonner, vous avez failli marcher sur mon oncle !

La voix sonore de Grand-Louis réveilla en sursaut le dormeur. Il se souleva brusquement, saisit à deux mains son grand bâton étendu à son flanc, et articula un jurement énergique.

— Ne vous fâchez pas, mon oncle ! dit le meunier en riant. Ce sont des amis qui passent, avec votre permission ; car quoique les chemins soient à vous, comme vous le dites, vous ne défendez à personne de s’en servir, n’est-ce pas ?

— Oui-da ! répondit, en se levant tout à fait, cet homme d’une taille gigantesque et d’un aspect repoussant ; je suis le meilleur des propriétaires, tu le sais, mon petit ?