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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/61

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

tric… c’est la jument noire à mademoiselle Rose ; trac trac… c’est le bidet gris à M. Bricolin. Vous voilà assez rasé, assez lavé, et je vous assure que vous êtes cent fois mieux comme ça. Courez au foin et poussez sur vous le volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon garçon y monte, faites semblant de dormir. Une sieste dans le foin est une douceur que les gens du pays se donnent souvent, et une occupation qui leur paraît plus chrétienne que celle de réfléchir tout seul les bras croisés et les yeux ouverts… Adieu ! voilà mademoiselle Rose. Tenez, la première en avant ! voyez comme ça trottine légèrement et d’un air décidé !

— Belle comme un ange ! dit Lémor qui n’avait regardé que Marcelle.

XXII.

AU BORD DE L’EAU.

Grand-Louis, qui avait toutes les délicatesses d’un cœur candidement épris, avait donné, en passant, des ordres pour que le lait et les fruits de la collation fussent servis sous une treille qui ornait le devant de sa porte, juste en face et à très-peu de distance du moulin, d’où Lémor, blotti dans son grenier, pouvait voir et même entendre Marcelle.

La collation rustique fut fort enjouée, grâce à l’espiègle intimité d’Édouard avec le meunier et aux charmantes coquetteries de Rose envers celui-ci.

— Prenez garde, Rose ! dit madame de Blanchemont à l’oreille de la jeune fille, vous vous faites adorable aujourd’hui, et vous voyez bien que vous lui tournez la tête. Il me semble que vous vous moquez beaucoup de mes sermons, ou que vous vous engagez trop.

Rose se troubla, resta un moment rêveuse, et recommença bientôt ses vives agaceries, comme si elle eût pris intérieurement son parti d’accepter l’amour qu’elle provoquait. Il y avait toujours eu au fond de son cœur une vive amitié pour le Grand-Louis ; il n’était donc guère probable qu’elle se fît un jeu de le railler, si elle n’eût senti la possibilité de faire faire, en elle-même, un grand progrès à cette amitié fraternelle. Le meunier, sans vouloir se flatter, éprouvait cependant une confiance instinctive, et son âme loyale lui disait que Rose était trop bonne et trop pure pour le torturer froidement.

Il se trouvait donc heureux de la voir si enjouée et si animée près de lui, et il eut grand’peine à la laisser avec sa mère la dernière à table. Mais il avait vu Marcelle s’éloigner un peu et lui faire signe à la dérobée qu’il eût à la suivre de l’autre côté de la rivière.

— Eh bien ! mon cher Grand-Louis, lui dit madame de Blanchemont, il me semble que vous n’êtes plus si triste que l’autre jour, et que j’en ai deviné la cause !

— Ah ! madame Marcelle, vous savez tout, je le vois bien, et je n’ai rien à vous apprendre. C’est vous qui pourriez m’en dire plus long que je n’en sais ; car il me semble qu’on doit avoir et qu’on a grande confiance en vous.

— Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en souriant. Les femmes ne doivent pas se trahir entre elles. Cependant je crois pouvoir espérer avec vous qu’il ne vous sera pas impossible de vous faire aimer.

— Ah ! si on m’aimait !… je serais content, et je crois que je n’en demanderais pas davantage ; car le jour où elle me le dirait, je serais capable d’en mourir de joie.

— Mon ami, vous aimez sincèrement et noblement, et c’est pour cela qu’il ne faudrait pas trop désirer d’être payé de retour avant de songer à détruire les obstacles qui viennent de la famille. Je présume que c’est là ce dont vous avez à m’entretenir, et c’est pourquoi je me suis rendue avec empressement à votre invitation. Voyons, le temps est précieux, car on va sans doute venir nous rejoindre… En quoi puis-je influencer les idées du père, ainsi que Rose me l’a fait entendre ?

— Rose vous a fait entendre cela ! s’écria le meunier transporté. Elle y songe donc ? Elle m’aime donc ? Ah ! madame Marcelle ! et vous ne me disiez pas cela tout de suite !… Eh ! que m’importe le reste si elle m’aime, si elle désire m’épouser ?…

— Doucement, mon ami. Rose ne s’est pas engagée si avant. Elle a pour vous l’affection d’une sœur, elle désirait voir révoquer la sentence qui lui interdisait de vous parler, de venir chez vous, de vous traiter enfin en ami, comme elle l’avait fait jusqu’à ce jour. Voilà pourquoi elle m’a prié de vous protéger auprès de ses parents et de prendre votre parti, tout en montrant quelque fermeté dans mes affaires avec eux. Et voici ce que j’ai compris, en outre, Grand-Louis : M. Bricolin veut ma terre à bon marché, et peut-être que si Rose vous aimait, je pourrais assurer son bonheur et le vôtre en imposant votre mariage comme une condition de mon consentement. Si vous le croyez, ne doutez pas que je sois très-heureuse de faire ce léger sacrifice.

— Ce léger sacrifice ! vous n’y songez pas, madame Marcelle ! vous vous croyez encore riche ; vous parlez de cinquante mille francs comme d’un rien. Vous oubliez que c’est désormais une bonne part de votre existence. Et vous croyez que j’accepterais ce sacrifice-là ? Oh ! j’aimerais mieux renoncer à Rose tout de suite.

— C’est que vous ne comprenez pas la véritable valeur de l’argent, mon ami ; ce n’est qu’un moyen de bonheur, et le bonheur qu’on peut procurer aux autres est le plus certain et le plus pur qu’on puisse se procurer à soi-même.

— Vous êtes bonne comme Dieu, pauvre dame ! mais il y a là un bonheur plus certain et plus pur encore pour vous-même. C’est celui que vous devez ménager à votre fils. Et que diriez-vous un jour, grand Dieu ! si, faute des cinquante mille francs que vous auriez sacrifiés pour vos amis, votre cher Édouard était forcé, à son tour, de renoncer à une femme qu’il aimerait, et que vous ne pourriez plus lui faire obtenir ?

— Mon cœur est pénétré de votre bon raisonnement ; mais en fait d’intérêts matériels, il n’y a point, pour l’avenir, de calculs absolus. Ma position n’est pas rigidement dessinée comme vous la faites ; en m’abstenant de vendre cher je perdrai du temps, et, vous le savez, chaque jour d’hésitation m’entraîne à ma ruine. En terminant vite, je me libère des dettes qui me rongent, et, certes, il peut y avoir un jour tout profit pour moi à avoir su prendre mon parti sans regret puéril et sans parcimonie déplacée. Vous voyez donc que je ne suis pas si généreuse, et que j’agis dans mes intérêts en servant ceux de votre amour.

— En voilà une pauvre tête en affaires ! s’écria le meunier avec un sourire triste et tendre. Une sainte du paradis ne dirait pas mieux. Mais ça n’a pas le sens commun, permettez-moi de vous le dire, ma chère dame. Vous trouverez, d’ici à quinze jours, des acquéreurs pour votre terre, et qui seront bien contents de ne la payer que son prix.

— Mais qui ne seront pas solvables comme M. Bricolin ?

— Ah ! oui, voilà son orgueil ! c’est d’être solvable. Solvable ! le grand mot ! Il croit être le seul au monde qui puisse dire : Je suis solvable, moi ! C’est-à-dire, il sait bien qu’il y en a d’autres, mais il vous éblouit avec cela. Ne l’écoutez pas. C’est un fin matois. Faites seulement mine de conclure avec un autre, fallût-il faire des démarches et des contrats simulés. Je ne me gênerais pas à votre place. À la guerre comme à la guerre, avec les juifs comme avec les juifs ! Voulez-vous me laisser agir ? Dans quinze jours, je vous jure, comme voilà de l’eau, que M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille francs bien comptés et un beau pot-de-vin par-dessus le marché.

— Je n’aurais jamais l’habileté de suivre vos conseils, et je trouve beaucoup plus vite fait de rendre chacun de nous heureux à sa manière, vous, Rose, moi, M. Bricolin, et mon fils qui me dira un jour que j’ai bien fait.

— Romans ! romans ! dit le meunier. Vous ne savez pas ce que pensera votre fils dans quinze ans d’ici sur l’argent et sur l’amour. N’allez pas faire cette folie ; je ne m’y prêterais pas, madame Marcelle… non, non, n’y comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et têtu