Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/59

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
56
LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

j’ai quitté Blanchemont en jurant de n’y jamais remettre les pieds, et il y avait toujours au bord du chemin quelque fontaine où je m’asseyais pour pleurer, et qui avait la vertu de me faire retourner d’où je venais. Mais écoutez, mon garçon, il faut être sur vos gardes : je veux bien que vous restiez chez nous tant que vous ne pourrez pas vous décider à vous en aller. Ce sera long, je le prévois. Tant mieux, je vous aime ; je voulais vous retenir ce matin, vous revenez, j’en suis heureux, et je vous en remercie. Mais pour quelques heures il faut vous éloigner. Elles vont venir ici.



Lemor blotti dans son grenier. (Page 58.)

— Toutes les deux ! s’écria Lémor, qui comprenait Grand-Louis à demi-mot.

— Oui, toutes les deux. Je n’ai pas pu dire un mot de vous à madame de Blanchemont. Elle vient pour que je lui parle de ses affaires d’argent, sans savoir que j’ai à lui parler de ses affaires de cœur. Je ne veux pas qu’elle vous sache ici avant d’être bien sûr qu’elle ne me grondera pas de vous y avoir amené… D’ailleurs, je ne veux pas la surprendre, surtout devant Rose, qui ne sait sans doute rien de tout cela. Cachez-vous donc. Elles ont demandé leurs chevaux comme je partais. Elles auront déjeuné comme déjeunent les belles dames, c’est-à-dire comme des fauvettes ; leurs montures n’ont pas les épaules froides, elles peuvent être ici d’un moment à l’autre.

— Je pars… je m’enfuis ! dit Lémor tout pâle et tout tremblant : ah ! mon ami, elle va venir ici !

— J’entends bien ! ça vous saigne le cœur de ne pas la voir ! oui, c’est dur, j’en conviens !… Si on pouvait compter sur vous… si vous pouviez jurer de ne pas vous montrer, de ne bouger ni pied ni patte tout le temps qu’elles seront par ici… je vous fourrerais bien dans un endroit d’où vous la verriez sans être aperçu.

— Oh ! mon cher Grand-Louis, mon excellent ami, je promets, je jure ! cachez-moi, fût-ce sous la meule de votre moulin…

— Diable ! il n’y ferait pas bon, la Grand’-Louise a les os plus durs que vous. Je vas vous serrer plus mollement. Vous monterez dans mon grenier à foin, et par le trou de la lucarne vous pourrez voir passer et repasser ces dames. Je ne serai pas fâché que vous voyiez Rose Bricolin ; vous me direz si vous avez connu à Paris beaucoup de duchesses plus jolies que ça. Mais attendez que j’aille voir ce qui se passe !