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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/49

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

s’asseyant sur la malle à côté de lui, avec la confiance d’un homme qui ne s’attend à rien de fâcheux.

— Voilà un gaillard bien osé, se dit le meunier qui, dans le premier retour de sa rancune, avait peine à se contenir jusqu’à l’autre rive. Savez-vous, mon camarade, dit-il en lui mettant sa lourde main sur l’épaule, que je ne sais ce qui me retient de faire demi-tour à droite et d’aller vous faire faire un plongeon au-dessous de l’écluse ?

— L’idée est plaisante, répondit tranquillement Lémor, et réalisable jusqu’à un certain point. Je crois pourtant, mon cher ami, que je me défendrais fort bien, car, pour la première fois depuis longtemps, je tiens ce soir à ma vie, avec acharnement.

— Minute ! dit le meunier en s’arrêtant sur le sable après avoir traversé le ruisseau. Nous voici plus à l’aise pour causer. D’abord et avant tout, faites-moi l’amitié, mon cher monsieur, de me dire où vous allez.

— Je n’en sais trop rien, dit Lémor en riant. Je crois que je vais au hasard devant moi. Ne fait-il pas beau pour se promener ?

— Pas si beau que vous croyez, mon maître, et vous pourriez vous en retourner par un mauvais temps, si tel était mon bon plaisir. Vous avez voulu venir sur ma charrette ; c’est mon fort détaché, à moi, et on n’en descend pas toujours comme on y monte.

— Trêve de bons mots, Grand-Louis, répondit Lémor, et fouettez votre cheval. Je ne puis rire, je suis trop ému…

— Vous avez peur, enfin, convenez-en.

— Oui, j’ai grand’peur comme le meunier de votre chanson, et vous le comprendrez quand je vous aurai parlé… si je puis parler… je n’ai guère ma tête à moi.

— Enfin, où allez-vous ? dit le meunier qui commençait à craindre d’avoir mal jugé Lémor, et qui, reprenant sa raison un peu ébranlée par la colère, se demandait si un coupable viendrait ainsi se remettre entre ses mains.

— Où allez vous vous-même ? dit Lémor. À Angibault ? bien près de Blanchemont !… et moi, je vais de ce côté-là, sans savoir si j’oserai aller jusque-là. Mais vous avez entendu parler de l’aimant qui attire le fer.

— Je ne sais pas si vous êtes de fer, reprit le meunier, mais je sais qu’il y a aussi pour moi une fameuse pierre d’aimant de ce côté-là. Allons, mon garçon, vous voudriez donc…

— Je ne veux rien, je n’ose rien vouloir ! et cependant elle est ruinée, tout à fait ruinée ! Pourquoi m’en irais-je ?

— Pourquoi vouliez-vous donc aller si loin, en Afrique, au diable ?

— Je la croyais encore riche ; trois cent mille francs, je vous l’ai dit, comparativement à ma position, c’était l’opulence.

— Mais puisqu’elle vous aimait malgré cela ?

— Et moi, vous jugez que j’aurais dû accepter l’argent avec l’amour ? Car je ne puis plus feindre avec vous, ami. Je vois qu’on vous a confié des choses que je ne vous aurais pas avouées, eussions-nous dû en venir aux coups. Mais j’ai réfléchi, après vous avoir quitté un peu brusquement, sans trop savoir ce que je faisais, et me sentant le cœur si gros de joie que je n’aurais pu me taire… Oui, j’ai réfléchi à tout ce que vous m’avez dit, j’ai vu que vous saviez tout et que j’étais insensé de craindre l’indiscrétion d’un ami si dévoué à…

— Marcelle ! dit le meunier, un peu vain de pouvoir prononcer familièrement ce nom chrétien, comme il le définissait dans sa pensée, par opposition au nom nobiliaire de la dame de Blanchemont.

Ce nom fit tressaillir Lémor. C’était la première fois qu’il résonnait à ses oreilles. N’ayant jamais eu de relations avec l’entourage de madame de Blanchemont, et n’ayant jamais confié le secret de ses amours à personne, il ne connaissait pas dans la bouche d’autrui le son de ce nom chéri, qu’il avait lu au bas de maint billet avec tant de vénération, et que lui seul avait osé prononcer dans des moments de désespoir ou d’ivresse. Il saisit le bras du meunier, partagé entre le désir de le lui faire répéter et la crainte de le profaner en le livrant aux échos de la solitude.

— Eh bien ! dit Grand-Louis, touché de son émotion, vous avez enfin reconnu que vous ne deviez pas, que vous ne pouviez pas vous méfier de moi ? Mais moi, voulez-vous que je vous dise la vérité ? Je me méfie encore un peu de vous. C’est malgré moi, mais cela me poursuit, cela me quitte et me reprend. Voyons, où avez-vous donc passé la journée ? Je vous ai cru caché dans une cave.

— Je l’aurais fait, je pense, s’il s’en était trouvé une à ma portée, dit Lémor en souriant, tant j’avais besoin de cacher mon trouble et mon enivrement. Savez-vous, ami, que je m’en allais en Afrique avec l’intention de ne jamais revoir… celle que vous venez de nommer. Oui, malgré le billet que vous m’avez remis, qui me commandait de revenir dans un an, je sentais que ma conscience m’ordonnait un affreux sacrifice. Et encore aujourd’hui j’ai eu bien de l’effroi et de l’incertitude ! car si je n’ai plus à lutter contre la honte, moi, prolétaire, d’épouser une femme riche, il reste encore l’inimitié de races, la lutte du plébéien contre les patriciens, qui vont persécuter cette noble femme à cause d’un choix réputé indigne. Mais il y aurait peut-être de la lâcheté à éviter cette crise. Ce n’est pas sa faute, à elle, si elle est du sang des oppresseurs, et d’ailleurs, la puissance des nobles a passé dans d’autres mains. Leurs idées n’ont plus de force, et peut-être que… celle qui daigne me préférer… ne sera pas universellement blâmée. Cependant, c’est affreux, n’est-ce pas, d’entraîner la femme qu’on aime dans un combat contre sa famille, et d’attirer sur elle le blâme de tous ceux parmi lesquels elle a toujours vécu ! Par quelles autres affections remplacerai-je autour d’elle ces affections secondaires, il est vrai, mais nombreuses, agréables, et qu’un généreux cœur ne peut pas rompre sans regret ? Car je suis isolé sur la terre, moi, le pauvre l’est toujours, et le peuple ne comprend pas encore comment il devrait accueillir ceux qui viennent à lui de si loin, et à travers tant d’obstacles. Hélas ! j’ai passé une partie du jour sous un buisson, je ne sais où, dans un lieu retiré où j’avais été au hasard, et ce n’est qu’après plusieurs heures d’angoisses et de méditation laborieuse que je me suis résolu à vous chercher pour vous demander de me procurer une heure d’entretien avec elle… Je vous ai cherché en vain, peut-être de votre côté aussi me cherchiez-vous, car c’est vous qui m’avez mis en tête cette idée brûlante d’aller à Blanchemont. Mais je crois que vous êtes imprudent et moi insensé, car elle m’a défendu de savoir même où elle s’est retirée, et elle a fixé, pour les convenances de son deuil, le délai d’un an.

— Tant que cela ? dit Grand-Louis un peu effrayé de l’idée ingénieuse qu’il avait cru avoir, le matin, on provoquant, chez l’amant de Marcelle, la tentation de venir la voir. Ces histoires de convenances dont vous me parlez là sont-elles si sérieuses dans vos idées, et faut-il, qu’après la mort d’un méchant mari, un an s’écoule, ni plus ni moins, sans qu’une honnête femme voie le visage d’un honnête homme qui songe à l’épouser ? C’est donc l’usage à Paris ?

— Pas plus à Paris qu’ailleurs. Le sentiment religieux qu’on porte au mystère de la mort est sans doute partout l’arbitre intime du plus ou du moins de temps qu’on accorde au souvenir des funérailles.

— Je sais que c’est un bon sentiment qui a établi la coutume de porter le deuil sur ses habits, dans ses paroles, dans toute sa conduite ; mais cela n’a-t-il pas l’inconvénient de dégénérer en hypocrisie, quand le défunt est vraiment peu regrettable, et que l’amour parle honnêtement en faveur d’un autre ? Résulte-t-il de l’état de décence où doit vivre une veuve que son prétendant soit forcé de s’expatrier, ou bien de ne jamais passer devant sa porte, et de ne pas la regarder du coin de l’œil quand elle a l’air de n’y pas faire attention ?

— Vous ne connaissez pas, mon brave, la méchanceté de ceux qui s’intitulent gens du monde, singulière dénomination, n’est-ce pas ? et juste pourtant à leurs yeux, puisque le peuple ne compte pas, puisqu’ils s’arrogent