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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/47

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

femme-là est un ange du ciel. Tant pis pour vous si vous ne le savez pas.

— En ce cas, dit Lémor, qui se sentait vaincu intérieurement par cet hommage si sincère rendu à Marcelle, où voulez-vous en venir, mon cher monsieur Grand-Louis ?

— Je veux vous dire que, voyant cette femme si bonne, si respectable, et d’un cœur si pur, disposée en ma faveur, et en train déjà de me donner de l’espérance lorsque je croyais tout perdu, je me suis attaché à elle tout d’un coup, et pour toujours. L’amitié m’est venue, comme on dit dans les romans que l’amour vient, en un clin d’œil ; et maintenant, je voudrais rendre, d’avance, à cette femme tout le bien qu’elle a l’intention de me faire. Je voudrais qu’elle fût heureuse comme elle le mérite, heureuse dans ses affections, puisqu’elle n’estime que cela au monde et méprise la fortune, heureuse de l’amour d’un homme qui l’aimât pour elle-même et ne s’occupât pas de supputer ce qui lui reste d’une richesse qu’elle perd si joyeusement, ne songeant, lui, qu’à s’informer de ce qu’elle possède ou ne possède pas… afin de savoir s’il doit la rejoindre ou s’en aller bien loin d’elle… l’oublier sans doute, et essayer si sa jolie figure fera quelque autre conquête plus lucrative… car enfin…

Lémor interrompit le meunier.

— Quelle raison avez vous donc, dit-il en pâlissant, de craindre que cette dame respectable ait si mal placé ses affections ? Quel est le lâche à qui vous supposez de si honteux calculs dans l’âme ?

— Je n’en sais rien, dit le meunier qui observait attentivement le trouble d’Henri, ne sachant encore s’il devait l’attribuer à l’indignation d’une bonne conscience ou à la honte de se voir deviné. Tout ce que je sais, c’est qu’il est venu à mon moulin, il y a quinze jours environ, un jeune homme dont la mine et les manières semblaient fort honnêtes, mais qui paraissait avoir du souci, et puis qui, tout à coup, s’est mis à parler d’argent, à faire des questions, à prendre des notes, enfin à établir par francs et centimes sur un bout de papier, qu’il restait encore à la dame de Blanchemont un assez joli débris de sa fortune.

— En vérité, vous pensez que ce garçon-là était prêt à déclarer son amour au cas seulement où le mariage lui paraîtrait avantageux ? Alors, c’était un misérable ; mais pour l’avoir si bien deviné, il faut être soi-même…

— Achevez, Parisien ! ne vous gênez pas, dit le meunier dont les yeux brillèrent comme l’éclair ; puisque nous sommes ici pour nous expliquer !

— Je dis, reprit Lémor non moins irrité, que pour interpréter ainsi la conduite d’un homme qu’on ne connaît pas et dont on ne sait rien, il faut être soi-même fort amoureux de la dot de sa belle.

Les yeux du meunier s’éteignirent et un nuage passa sur son front.

— Oh ! dit-il d’une voix triste, je sais bien qu’on peut dire cela, et je parie que bien des gens le diraient si je parvenais à me faire aimer ! Mais son père n’a qu’à la déshériter, ce qui arriverait certainement si elle m’aimait, et alors on verra si je fais sur mes doigts le compte de ce qu’elle aura perdu !

— Meunier ! dit Lémor d’un ton brusque et franc, je ne vous accuse pas, moi. Je ne veux pas vous soupçonner. Mais comment se fait-il qu’avec une âme honnête, vous n’ayez pas supposé ce qui était le plus vraisemblable et le plus digne de vous ?

— Ce qui pourrait expliquer les sentiments du jeune homme, ce serait sa conduite ultérieure. S’il courait avec transport vers sa chère dame !… je ne dis pas, mais s’il s’en va au diable, c’est différent !

— Il faudrait supposer, répondit Lémor, qu’il regarde son amour comme insensé, et qu’il ne veut pas s’exposer à un refus.

— Ah ! je vous y prends ! s’écria le meunier ; voilà les mensonges qui recommencent ! Je sais pertinemment, moi, que la dame est enchantée d’avoir perdu sa fortune, qu’elle a même pris courageusement son parti de la ruine totale de son fils, et tout cela parce qu’elle aime quelqu’un qu’on lui aurait peut-être fait un crime d’épouser, sans toutes ces catastrophes-là.

— Son fils est ruiné ? dit Henri en tressaillant ; totalement ruiné ? Est-ce possible ! En êtes-vous certain ?

— Très-certain, mon garçon ! répondit le meunier d’un air narquois. La tutrice, qui aurait pu, pendant une longue minorité, partager avec un amant ou un mari les intérêts d’un gros capital, n’aura maintenant plus que des dettes à payer, si bien que son intention, elle me le disait hier soir, est de faire apprendre à son enfant quelque métier pour vivre.

Henri s’était levé. Il se promenait avec agitation dans la petite cour, et l’expression de sa figure était indéfinissable. Grand-Louis, qui ne le perdait pas de vue, se demanda s’il était au comble du bonheur ou du désappointement. Voyons, se dit-il, est-ce un homme comme elle et comme moi, haïssant l’argent qui contrarie les amours, ou bien un intrigant qui s’est fait aimer d’elle à l’aide de je ne sais quel sortilège, et dont l’ambition vise plus haut que la jouissance du petit revenu qui lui reste ?

Ayant rêvé quelques instants, Grand-Louis qui tenait à honneur de donner une grande joie à Marcelle, ou de la débarrasser d’un perfide en le démasquant, s’avisa d’un stratagème.

— Allons, mon garçon, dit-il en adoucissant sa voix, vous êtes contrarié ! il n’y a pas de mal à cela. Tout le monde n’est pas romanesque, et si vous avez pensé au solide, c’est que vous êtes fait comme tous les gens de ce temps-ci. Vous voyez donc que je ne vous ai pas rendu un si mauvais service, en me querellant avec vous ; je vous ai appris que le douaire était à la sécheresse. Sans doute vous comptiez sur les bénéfices de la tutelle du jeune héritier, car vous saviez bien que les fameux trois cent mille francs étaient une dernière, une pure illusion de la veuve ?…

— Comment dites-vous ? s’écria Lémor en suspendant sa marche agitée. Cette dernière ressource lui est enlevée ?

— Sans doute ; ne faites donc pas semblant de l’ignorer ; vous avez trop bien été aux renseignements pour ne pas savoir que la dette envers le fermier Bricolin est quadruple de ce qu’on la supposait, et que la dame de Blanchemont va être obligée de postuler pour un bureau de poste ou de tabac, si elle veut avoir de quoi envoyer son fils à l’école.

— Est-il possible ? répéta Lémor, stupéfait et comme étourdi de cette nouvelle. Une révolution si prompte dans sa destinée ! Un coup du ciel !

— Oui, un coup de foudre ! dit le meunier avec un rire amer.

— Eh ! dites-moi, n’en est-elle pas affectée du tout ?

— Oh ! du tout. Tant s’en faut qu’au contraire elle se figure que vous ne l’en aimerez que mieux. Mais vous ? Pas si bête, n’est-ce pas ?

— Mon cher ami, répondit Lémor sans écouter les paroles du Grand-Louis, que m’avez-vous dit là ? Et moi qui voulais me battre avec vous ! Vous me rendez un grand service ! lorsque j’allais… Vous êtes pour moi l’envoyé de la Providence.

Grand-Louis, attribuant cette effusion à la satisfaction qu’éprouvait Lémor d’être averti à temps de la ruine de ses cupides espérances, détourna la tête avec dégoût, et resta quelques instants absorbé par une profonde tristesse.

— Voir une femme si confiante et si désintéressée, se disait-il, abusée par un freluquet pareil ! Il faut qu’elle ait aussi peu de raison qu’il a peu de cœur. J’aurais dû penser qu’en effet elle était fort imprudente, puisque dans un seul jour, où je l’ai vue pour la première fois de ma vie, elle m’a laissé découvrir tous ses secrets. Elle est capable de livrer son bon cœur au premier venu. Oh ! il faudra que je la gronde, que je l’avertisse, que je la mette en garde contre elle-même en toutes choses ! et, pour commencer, il faut que je la délivre de ce drôle-là. On peut déchirer un peu l’oreille de ce faquin, on peut faire à son joli museau une égratignure qui l’empêche de se montrer de si tôt devant les belles… — Holà ! monsieur le Parisien,