Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/46

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
43
LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

était forcé de répondre à la fantaisie belliqueuse de l’autre.

Six heures sonnaient à l’horloge d’une église voisine, lorsqu’ils arrivèrent au café Robichon. C’était une maisonnette décorée de ce titre fastueux qu’on voit maintenant jusque sur les plus humbles cabarets des provinces les plus arriérées. « Café de la Renaissance. » On y entrait par une étroite allée plantée de jeunes acacias et de dahlias superbes. La petite cour aux explications était adossée au mur de l’église gothique, revêtu en cet endroit de lierre et de roses grimpantes. Des berceaux de chèvrefeuille et de clématite interceptaient le regard des voisins et parfumaient l’air matinal. Cette cachette fleurie, déserte encore et proprement sablée, semblait destinée à des rendez-vous d’amour beaucoup plus qu’à des scènes tragiques.

En y introduisant Lémor, le Grand-Louis ferma la porte derrière lui, puis s’asseyant à une petite table de bois peinte en vert :

— Ah ça ! dit-il, sommes-nous venus ici pour nous allonger des coups ou pour prendre le café ensemble ?

— C’est comme il vous plaira, répondit Lémor. Je me battrai avec vous si vous voulez ; mais je ne prendrai pas de café.

— Vous êtes trop fier pour ça ! c’est tout simple ! dit le Grand-Louis en haussant les épaules. Quand on reçoit des lettres d’une baronne !

— Vous recommencez donc ? Allons, laissez-moi m’en aller, ou battons-nous tout de suite.

— Je ne peux pas me battre avec vous, dit le meunier. Vous n’avez qu’à me regarder, je crois, pour voir que je ne suis pas un capon, et cependant je refuse la partie que vous m’avez proposée. Madame de Blanchemont ne me le pardonnerait jamais, et cela perdrait toutes mes affaires.

— Qu’à cela ne tienne ! si vous pensez que madame de Blanchemont vous blâme d’être querelleur, vous n’êtes pas forcé de lui dire que vous m’avez cherché noise.

— Ah ! c’est donc moi qui vous ai cherché noise à présent ? qu’est-ce qui a parlé le premier de se battre ?

— Il me semble que vous êtes le seul qui en ayez parlé, mais peu importe. J’accepte la proposition.

— Mais qu’est-ce qui a insulté l’autre ? Je ne vous ai rien dit que d’honnête, et vous m’avez traité d’impertinent.

— Votre manière d’interpréter mes paroles et mes pensées était incivile. Je vous ai signifié de me laisser en paix.

— Oui, c’est ça, vous m’avez ordonné de me taire ! Et si je ne veux pas, moi, voyons ?

— Je vous tournerai le dos, et si vous le trouvez mauvais, nous nous battrons.

— Ce garçon-là est entêté comme tous les diables ! s’écria le Grand-Louis en frappant de son large poing sur la petite table qui se fendit par la moitié. Tenez, monsieur le Parisien ! vous voyez bien comme j’ai la main lourde ! Votre fierté me donnerait envie de savoir si votre tête est aussi dure que cette planche de chêne ; car il n’y a rien de plus insolent au monde que de dire à un homme : « Je ne veux pas vous écouter ». Et pourtant je ne dois pas, je ne peux faire tomber un cheveu de cette tête de fer. Écoutez, il faut en finir. Je vous veux pourtant du bien, j’en veux surtout à une personne pour qui je me ferais casser bras et jambes, et qui a, j’en suis sûr, la fantaisie de s’intéresser à vous. Il faut s’expliquer ; je ne vous ferai plus de questions, puisque c’est peine perdue, mais je vous dirai tout ce que j’ai sur le cœur pour ou contre vous, et quand j’aurai dit, si cela ne vous convient pas, nous nous battrons ; et si ce dont je vous soupçonne est vrai, je n’aurai aucun regret de vous casser la mâchoire. Allons, il faut bien s’entendre avant de se mesurer, et savoir pourquoi on le fait. Nous allons prendre le café, car je suis à jeun depuis hier et mon estomac crie misère. Si vous êtes trop grand seigneur pour me laisser payer l’écot, convenons que le moins étrillé des deux s’en chargera après l’affaire.

— Soit, dit Henri, qui, se regardant comme en état d’hostilité avec le meunier, ne craignait plus de s’oublier avec lui par bienveillance.

Le père Robichon apporta le café lui-même, en faisant toutes sortes d’amitiés au Grand-Louis. « C’est donc un de tes amis ? lui dit-il en regardant Lémor avec la curiosité des industriels peu affairés des petites villes. Je ne le connais pas, mais c’est égal ; ce doit être quelque chose de bon, puisque tu me l’amènes. Voyez-vous, mon garçon, ajouta-t-il en s’adressant à Lémor, vous avez fait là, en arrivant dans notre pays, une bonne connaissance. Vous ne pouviez pas mieux tomber. Le Grand-Louis est estimé d’un chacun et de tout le monde. Pour moi, je l’aime comme mon fils. Oh ! c’est qu’il est sage, honnête et doux… doux comme un agneau, malgré qu’il soit le plus fort homme du pays ; mais je peux bien dire que jamais, au grand jamais, il n’a fait de scandale nulle part, qu’il ne donnerait pas une chiquenaude à un enfant, et que je ne l’ai jamais entendu élever la voix dans ma maison. Dieu sait pourtant qu’il y rencontre bien des gens querelleurs, mais il met la paix partout.

Cet éloge si singulièrement placé dans un moment où le Grand-Louis amenait un étranger au café Robichon pour vider une querelle avec lui, fit sourire les deux jeunes gens.

XVII.

LE GUÉ DE LA VAUVRE.

Cependant le panégyrique paraissait si sincère, que Lémor, déjà disposé précédemment à une grande sympathie pour le meunier, réfléchit à la singularité de sa conduite en cette circonstance, et commença à se dire que cet homme devait avoir de puissants motifs pour l’interroger. Ils prirent le café ensemble avec beaucoup de politesse mutuelle, et quand le père Robichon les eut débarrassés de sa présence, le meunier commença ainsi :

Monsieur (il faut bien que je vous appelle comme ça, puisque je ne sais pas si nous sommes amis ou ennemis), vous saurez d’abord que je suis amoureux, ne vous en déplaise, d’une fille trop riche pour moi, et qui ne m’aime que juste ce qu’il faut pour ne pas me détester. Ainsi je peux parler d’elle sans la compromettre ; et d’ailleurs vous ne la connaissez pas. Je n’aime pourtant pas à parler de mes amours, c’est ennuyeux pour les autres, surtout quand ils ont été piqués de la même mouche, et qu’ils sont, comme on l’est en général dans cette maladie-là, égoïstes en diable, et soucieux d’eux-mêmes, du prochain, point. Cependant, comme en travaillant tout seul à remuer une montagne, on n’avance à rien, m’est avis que si on s’entr’aidait un peu par l’amitié, on ferait au moins quelque chose. Voilà pourquoi j’aurais voulu votre confiance comme j’ai celle de la dame que vous savez bien, et pourquoi je vous donne la mienne sans trop savoir si elle sera bien placée.

« Donc, j’aime une fille qui aura en dot trente mille francs de plus que moi, et, par le temps qui court, c’est comme si je voulais épouser l’impératrice de la Chine. Je me soucie de ses trente mille francs comme d’un fétu ; même je peux dire que je voudrais les envoyer au fin fond de la mer, puisque c’est là ce qui nous sépare. Mais jamais les empêchements n’ont fait entendre raison à l’amour, et j’ai beau être gueux, je suis amoureux ; je n’ai que cela en tête, et si la dame que vous savez bien ne vient pas à mon secours comme elle me l’a fait espérer… je suis un homme perdu… je suis capable !… je ne sais pas de quoi je suis capable !

Et en disant cela, la figure ordinairement enjouée du meunier, s’altéra si profondément, que Lémor fut frappé de la force et de la sincérité de sa passion.

— Eh bien, lui dit-il avec cordialité, puisque vous avez la protection d’une dame si bonne et si éclairée… on la dit telle du moins !…

— Je ne sais pas ce qu’on dit d’elle, répondit Grand-Louis, impatienté de la réserve obstinée du jeune homme ; je sais ce que j’en pense, moi, et je vous dis que cette