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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/40

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

temps que celui de l’affection. Ces deux sentiments se liaient dans mon cœur et ne pouvaient plus se passer l’un de l’autre. Henri adorait mon fils, mon fils que son père oubliait, délaissait et connaissait à peine ! Aussi Édouard avait pour Lémor la tendresse, la confiance et le respect que son père eût dû lui inspirer.

« L’hiver nous arracha encore à notre paradis terrestre, mais cette fois il ne nous sépara point. Lémor vint me voir en secret de temps en temps, et nous nous écrivions presque tous les jours. Il avait une clef du jardin de l’hôtel, et quand nous ne pouvions nous y rencontrer la nuit, une fente dans le piédestal d’une vieille statue recevait notre correspondance.

« C’est tout récemment, vous le savez, que M. de Blanchemont a perdu la vie d’une manière tragique et inattendue, dans un duel à mort avec un de ses amis, pour une folle maîtresse qui l’avait trahi. Un mois après, j’ai vu Henri, et c’est de ce moment que datent mes chagrins. Je croyais si naturel de m’engager à lui pour la vie ! Je voulais le revoir un instant et fixer avec lui l’époque où les devoirs de ma position me permettraient de lui donner ma main et ma personne comme il avait mon cœur et mon esprit. Mais le croiriez-vous, Rose ? son premier mouvement a été un refus plein d’effroi et de désespoir. La crainte d’être riche, oui, l’horreur de la richesse, l’ont emporté sur l’amour, et il s’est comme enfui de moi avec épouvante !

« J’ai été offensée, consternée, je n’ai pas su le convaincre, je n’ai pas voulu le retenir. Et puis, j’ai réfléchi, j’ai trouvé qu’il avait raison, qu’il était conséquent avec lui-même, fidèle à ses principes. Je l’en ai estimé, je l’en ai aimé davantage, et j’ai résolu d’arranger ma vie de manière à ne plus le blesser, de quitter le monde entièrement, de venir me cacher bien loin de Paris au fond d’une campagne, afin de rompre toutes mes relations avec les puissants et les riches que Lémor considère comme des ennemis tantôt féroces, tantôt involontaires et aveugles de l’humanité.

« Mais à ce projet, qui n’était que secondaire dans ma pensée, j’en associais un autre qui coupait le mal dans sa racine et détruisait à jamais tous les scrupules de mon amant, de mon époux futur. Je voulais imiter son exemple, et dissiper ma fortune personnelle en l’appliquant à ce qu’au couvent nous appelions les bonnes œuvres, à ce que Lémor appelle l’œuvre de rémunération, à ce qui est juste envers les hommes et agréable à Dieu dans toutes les religions et dans tous les temps. J’étais libre de faire ce sacrifice sans nuire à ce que les riches auraient appelé le bonheur futur de mon fils, puisque je le croyais encore destiné à un héritage considérable ; et, d’ailleurs, dans mes idées à moi, en m’abstenant de jouir de ses revenus durant les longues années de sa minorité, en accumulant et en plaçant les rentes, j’aurais travaillé aussi à son bonheur. C’est-à-dire que l’élevant dans des habitudes de sobriété et de simplicité, et lui communiquant l’enthousiasme de ma charité, je l’aurais mis à même un jour de consacrer à ces mêmes bonnes œuvres une fortune considérable, augmentée par mon économie et par le devoir que je m’imposais de n’en jouir en aucune façon pour mon propre compte, malgré les droits que la loi me donnait à cet égard. Il me semblait que cette âme si naïve et si tendre de mon enfant répondrait à mon enthousiasme, et que j’entasserais ces richesses terrestres pour son salut futur. Riez-en un peu, si vous voulez, chère Rose ; mais il me semble encore que je réussirai, dans des conditions plus restreintes, à faire envisager les choses à mon Édouard sous ce point de vue. Il n’a plus à hériter de son père, et ce qui me reste lui sera désormais consacré dans le même but. Je ne me crois plus le droit de me dépouiller de ce peu d’aisance qui nous est laissée à tous deux. Je me figure que rien ne m’appartient plus en propre, puisque mon fils n’a plus rien de certain à attendre que de moi. Cette pauvreté, dont j’aurais pu faire vœu pour moi seule, c’est un baptême nouveau que Dieu ne me permet peut-être pas d’imposer à mon enfant avant qu’il soit en âge de l’accepter ou de le rejeter librement. Pouvons-nous, étant nés dans le siècle, et ayant donné la vie à des êtres destinés aux jouissances et au pouvoir dans la société, les priver violemment et sans les consulter, de ce que la société considère comme de si grands avantages et des droits si sacrés ? Dans ce sauve qui peut général où la corruption de l’argent a lancé tous les humains, si je venais à mourir en laissant mon fils dans la misère avant le temps nécessaire pour lui enseigner l’amour du travail, à quels vices, à quelle abjection ne risquerais-je pas d’abandonner ses bons mais faibles instincts ? On parle d’une religion de fraternité et de communauté, où tous les hommes seraient heureux en s’aimant, et deviendraient riches en se dépouillant. On dit que c’est un problème que les plus grands saints du christianisme comme les plus grands sages de l’antiquité ont été sur le point de résoudre. On dit encore que cette religion est prête à descendre dans le cœur des hommes, quoique tout semble, dans la réalité, conspirer contre elle ; parce que du choc immense, épouvantable, de tous les intérêts égoïstes, doivent naître la nécessité de tout changer, la lassitude du mal, le besoin du vrai et l’amour du bien. Tout cela, je le crois fermement, Rose. Mais, comme je vous le disais tout à l’heure, j’ignore quels jours Dieu a fixés pour l’accomplissement de ses desseins. Je ne comprends rien à la politique, je n’y vois pas d’assez vives lueurs de mon idéal ; et, réfugiée dans l’arche comme l’oiseau durant le déluge, j’attends, je prie, je souffre et j’espère, sans m’occuper des railleries que le monde prodigue à ceux qui ne veulent pas approuver ses injustices, et se réjouir des malheurs de leur temps.

« Mais dans cette ignorance du lendemain, dans cette tempête déchaînée de toutes les forces humaines les unes contre les autres, il faut bien que je serre mon fils dans mes bras, et que je l’aide à surmonter le flot qui nous porte peut-être aux rives d’un monde meilleur dès ici-bas. Hélas ! chère Rose, dans un temps où l’argent est tout, tout se vend et s’achète. L’art, la science, toutes les lumières, et par conséquent toutes les vertus, la religion elle-même, sont interdites à celui qui ne peut payer l’avantage de boire à ces sources divines. De même qu’on paie les sacrements à l’église, il faut, à prix d’argent, acquérir le droit d’être homme, de savoir lire, d’apprendre à penser, à connaître le bien du mal. Le pauvre est condamné, à moins d’être doué d’un génie exceptionnel, à végéter, privé de sagesse et d’instruction. Et le mendiant, le pauvre enfant qui apprend pour tout métier l’art de tendre la main et d’élever une voix plaintive, dans quelles obscures et fausses notions est forcée de se débattre son intelligence infirme et impuissante ! Il y a quelque chose d’affreux à penser que la superstition est la seule religion accessible au paysan, que tout son culte se réduit à des pratiques qu’il ne comprend pas, dont il ne saura jamais ni le sens ni l’origine, et que Dieu n’est pour lui qu’une idole favorable aux moissons et aux troupeaux de celui qui lui vote un cierge ou une image. En venant ce matin ici, j’ai rencontré une procession arrêtée autour d’une fontaine pour conjurer la sécheresse. J’ai demandé pourquoi on priait là plutôt qu’ailleurs. Une femme m’a répondu, en me montrant une petite statue de plâtre cachée dans une niche et ornée de guirlandes comme les dieux du paganisme [1], « c’est que cette bonne dame est la meilleure de toutes pour la pluie. »

« Si mon fils est indigent, il faudra donc qu’il soit idolâtre, au rebours des premiers chrétiens qui embrassaient la vraie religion avec la sainte pauvreté ? Je sais bien que le pauvre a le droit de me demander : Pourquoi ton fils plutôt que le mien connaîtrait-il Dieu et la vérité ? Hélas ! je n’ai rien à lui répondre, sinon que je ne puis sauver son fils qu’en sacrifiant le mien. Et quelle réponse inhumaine pour lui ! Oh ! les temps de naufrage sont affreux ! Chacun court à ce qui lui est le plus cher et abandonne les autres. Mais encore une fois, Rose, que pouvons-nous donc, nous autres pauvres femmes, qui ne savons que pleurer sur tout cela ?

  1. Les Pères de l’Église primitive condamnaient amèrement cet usage païen d’orner les statues des dieux. Minutius Félix s’en explique clairement et admirablement. L’Église du moyen âge a rétabli les pratiques de l’idolâtrie, et l’Église d’aujourd’hui continue cette spéculation lucrative.