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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/38

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

geoisie de fraîche date des Bricolin, pour qu’il n’y eût pas quelque enivrement à l’emporter sur les plus belles filles de l’endroit.

— Ne croyez pas que je sois lâche, dit Rose après un instant de réflexion. Je sais fort bien répondre à maman quand elle accuse injustement ce pauvre garçon, et si, une fois, je m’étais mis en tête quelque chose, aidée de vous qui avez tant d’esprit, et que mon père désire tant se rendre favorable dans ce moment-ci… je pourrais bien triompher de tout. D’abord je vous déclare que je ne perdrais pas la tête, comme ma pauvre sœur ! Je suis obstinée et on m’a toujours trop gâtée pour ne pas me craindre un peu. Mais je vais vous dire ce qui me coûterait le plus.

— Voyons, Rose, j’écoute.

— Que penserait-on de moi dans le pays, si je faisais ces esclandres-là dans ma famille ? Toutes mes amies, jalouses peut-être de l’amour que j’inspirerais, et qu’elles ne trouveront jamais dans leurs mariages d’argent, me jetteraient la pierre. Tous mes cousins et prétendants, furieux de la préférence donnée à un paysan sur eux, qui se croient d’un si grand prix, toutes les mères de famille, effrayées de l’exemple que je donnerais à leurs filles, enfin les paysans eux-mêmes, jaloux de voir un d’entre eux faire ce qu’ils appellent un gros mariage, me poursuivraient de leur blâme et de leurs moqueries. « Voilà une folle, dirait l’un ; c’est dans le sang, et bientôt elle mangera de la viande crue comme sa sœur. Voilà une sotte, dirait l’autre, qui prend un paysan, pouvant épouser un homme de sa sorte ! Voilà une méchante fille, dirait tout le monde, qui fait de la peine à des parents qui ne lui ont pourtant jamais rien refusé. Oh ! l’effrontée, la dévergondée, qui fait tout ce scandale pour un manant parce qu’il a cinq pieds huit pouces ! Pourquoi pas pour son valet de charrue ? pourquoi pas pour l’oncle Cadoche, qui va mendiant de porte en porte ? » Enfin, cela ne finirait pas, et je crois que ce n’est pas joli pour une jeune fille de s’exposer à tout cela pour l’amour d’un homme.

— Ma chère Rose, dit Marcelle, vos dernières objections ne me paraissent pas si sérieuses que les premières, et pourtant je vois que vous auriez beaucoup plus de répugnance à braver l’opinion publique que la résistance de vos parents. Il faudra que nous examinions mûrement ensemble, le pour et le contre, et comme vous m’avez raconté votre histoire, je vous dois la mienne. Je veux vous la raconter, bien que ce soit un secret, tout le secret de ma vie mais il est si pur qu’une demoiselle peut l’entendre. Dans quelque temps, ce n’en sera plus un pour personne, et, en attendant, je suis certaine que vous le garderez fidèlement.

— Oh ! Madame, s’écria Rose en se jetant au cou de Marcelle, que vous êtes bonne ! on ne m’a jamais dit de secrets, et j’ai toujours eu envie d’en savoir un afin de le bien garder. Jugez si le vôtre me sera sacré ! Il m’instruira de bien des choses que j’ignore ; car il me semble qu’il doit y avoir une morale en amour comme en toutes choses, et personne ne m’en a jamais voulu parler, sous prétexte qu’il n’y a pas ou qu’il ne doit pas y avoir d’amour. Il me semble pourtant bien… mais parlez, parlez, ma chère madame Marcelle ! Je me figure qu’en ayant votre confiance, je vais avoir votre amitié.

— Pourquoi non, si je puis espérer d’être payée de retour ? dit Marcelle en lui rendant ses caresses.

— Oh ! mon Dieu ! dit Rose dont les yeux se remplirent de larmes ; ne le voyez-vous pas que je vous aime ? que dès la première vue mon cœur a été vers vous, et qu’il est à vous tout entier, depuis seulement un jour que je vous connais ? Comment cela se fait-il ? je n’en sais rien. Mais je n’ai jamais vu personne qui me plût autant que vous. Je n’en ai vu que dans les livres, et vous me faites l’effet d’être, à vous seule, toutes les belles héroïnes des romans que j’ai lus.

— Et puis, ma chère enfant, votre noble cœur a besoin d’aimer ! Je tâcherai de n’être pas indigne de l’occasion qui me favorise.

La petite Fanchon était déjà installée dans le cabinet voisin, et déjà elle ronflait de façon à couvrir la voix des chouettes et des engoulevents qui commençaient à s’agiter dans les combles des vieilles tours. Marcelle s’assit auprès de la fenêtre ouverte, d’où l’on voyait briller les étoiles sereines dans un ciel magnifiquement pur, et prenant la main de Rose, dans les siennes, elle parla ainsi qu’il suit :

XIV.

MARCELLE.

« Mon histoire, chère Rose, ressemble, en effet, à un roman ; mais c’est un roman si simple et si peu nouveau qu’il ressemble à tous les romans du monde. Le voici en aussi peu de mots que possible.

« Mon fils, à l’âge de deux ans, était d’une santé si mauvaise, que je désespérais de le sauver. Mes inquiétudes, ma tristesse, les soins continuels dont je ne voulais me remettre à personne, me fournirent une occasion toute naturelle de me retirer du monde, où je n’avais fait qu’une courte apparition, et pour lequel je n’avais aucun goût. Les médecins me conseillèrent de faire vivre mon enfant à la campagne. Mon mari avait une belle terre à vingt lieues de celle-ci, comme vous savez ; mais la vie bruyante et licencieuse qu’il y menait avec ses amis, ses chevaux, ses chiens et ses maîtresses, ne m’engageait pas à m’y retirer, même aux époques où il vivait à Paris. Le désordre de cette maison, l’insolence des valets dont on souffrait le pillage, ne pouvant leur payer régulièrement leur salaire, un entourage de voisins de mauvais ton, me furent si bien dépeints par mon vieux Lapierre, qui y avait passé quelque temps, que je renonçai à y tenter un établissement. M. de Blanchemont, ne se souciant pas que je vinsse vivre ici, à portée de connaître ses dérèglements, me fit croire que ce lieu-ci était affreux, que le vieux château était inhabitable, et, sous ce dernier rapport, il ne faisait qu’exagérer un peu, vous en conviendrez. Il parla de m’acheter une maison de campagne aux environs de Paris ; mais où eût-il pris de l’argent pour cette acquisition, lorsqu’à mon insu il était déjà à peu près ruiné ?

« Voyant que ses promesses n’aboutissaient à rien et que mon fils dépérissait, je me hâtai de louer à Montmorency (un village près de Paris dans une situation admirable, au voisinage des bois et des collines les plus sainement exposés), une moitié de maison, la première que je pus trouver, la seule dans ce moment-là. Ces habitations sont fort recherchées par les gens de Paris qui s’y établissent, même des personnes riches, plus que modestement, pour quelque temps de la belle saison. Mes parents et mes amis vinrent m’y voir assez souvent d’abord, puis de moins en moins, comme il arrive toujours quand la personne qu’on visite aime sa retraite et n’y attire, ni par le luxe, ni par la coquetterie. Vers la fin de la première saison, il se passait souvent quinze jours sans que je visse venir personne de Paris. Je ne m’étais liée avec aucune des notabilités de l’endroit. Édouard se portait mieux, j’étais calme et satisfaite ; je lisais beaucoup, je me promenais dans les bois, seule avec lui, une paysanne pour conduire son âne, un livre, et un gros chien, gardien très-jaloux de nos personnes. Cette vie me plaisait extrêmement. M. de Blanchemont était enchanté de n’avoir pas à s’occuper de moi. Il ne venait jamais me voir. Il envoyait de temps en temps un domestique pour savoir des nouvelles de son fils et s’enquérir de mes besoins d’argent qui étaient fort modestes, heureusement pour moi : il n’eût pu les satisfaire.

— Voyez ! s’écria Rose, il nous disait ici que c’était pour vous qu’il mangeait ses revenus et les vôtres ; qu’il vous fallait des chevaux, des voitures, tandis que vous alliez peut-être à pied dans les bois pour économiser le loyer d’un âne !

— Vous l’avez deviné, chère Rose. Lorsque je demandais quelque argent à mon mari, il me faisait de si longues et de si étranges histoires sur la pénurie de ses fermiers, sur la gelée de l’hiver, sur la grêle de l’été, qui les avait ruinés, que, pour ne plus entendre tous ces détails, et, la plupart du temps, dupe de sa généreuse commisération