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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/316

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LEONE LEONI.

Il y a une volonté cachée, une puissance magique qui ordonne et opère ces choses étranges. Je ne puis briser la chaîne qui est entre moi et Leoni ; c’est le boulet qui accouple les galériens, mais c’est la main de Dieu qui l’a rivé.



Il fit un rugissement sourd, mordit le sable… (Page 43.)

« Ô mon cher Aleo, ne me maudis pas ! je suis à tes pieds. Je te supplie de me laisser être heureuse. Si tu savais comme il m’aime encore, comme il m’a reçue avec joie ! quelles caresses, quelles paroles, quelles larmes !… Je suis comme ivre, je crois rêver… Je dois oublier son crime envers moi : il était fou. Après m’avoir abandonnée, il est arrivé à Naples dans un tel état d’aliénation qu’il a été enfermé dans un hôpital de fous. Je ne sais par quel miracle il en est sorti guéri, ni par quelle protection du sort il se trouve maintenant remonté au faîte de la richesse. Mais il est plus beau, plus brillant, plus passionné que jamais. Laisse-moi, laisse-moi l’aimer, dussé-je être heureuse seulement un jour et mourir demain. Ne dois-tu pas me pardonner de l’aimer si follement, toi qui as pour moi une passion aveugle et aussi mal placée ?

« Pardonne, je suis folle ; je ne sais ni de quoi je te parle, ni ce que je te demande. Oh ! ce n’est pas de me recueillir et de me pardonner quand il m’aura de nouveau délaissée ; non ! j’ai trop d’orgueil, ne crains rien. Je sens que je ne te mérite plus, qu’en me jetant dans ce bateau je me suis à jamais séparée de toi, que je ne puis plus soutenir ton regard ni toucher ta main. Adieu donc, Aleo ! Oui, je t’écris pour te dire adieu, car je ne puis pas me séparer de toi sans te dire que mon cœur en saigne déjà, et qu’il se brisera un jour de regret et de repentir. Va, tu seras vengé ! Calme-toi maintenant, pardonne, plains-moi, prie pour moi ; sache bien que je ne suis pas une ingrate stupide qui méconnaît ton caractère et ses devoirs envers toi. Je ne suis qu’une malheureuse que la fatalité entraîne et qui ne peut s’arrêter. Je me retourne vers toi, et je t’envoie mille adieux, mille baisers, mille bénédictions. Mais la tempête m’enveloppe et m’emporte. En périssant sur les écueils où elle doit me briser, je répéterai ton nom, et je t’invoquerai comme un ange de pardon entre Dieu et moi.

« Juliette. »

Cette lettre me causa un nouvel accès de rage ; puis je