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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/302

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LEONE LEONI.

l’homme dont vous parlez n’oserait lever le bras sur moi, puisqu’il n’ose pas seulement lever les yeux à la hauteur des miens.

Je ne pouvais entendre parler ainsi de Leoni. Malgré tous ses torts, toutes ses fautes, il était encore ce que j’avais de plus cher au monde. Je priai Henryet de ne point le traiter ainsi devant moi. — Accablez-moi de mépris, lui dis-je ; reprochez-moi d’être une fille sans orgueil et sans cœur, d’avoir abandonné les meilleurs parents qui furent jamais et d’avoir foulé aux pieds toutes les lois qui sont imposées à mon sexe, je ne m’en offenserai pas ; je vous écouterai en pleurant, et je ne vous serai pas moins reconnaissante des offres de service que vous m’avez faites hier. Mais laissez-moi respecter le nom de Leoni ; c’est le seul bien que dans le secret de mon cœur je puisse encore opposer à l’anathème du monde.

— Respecter le nom de Leoni ! s’écria Henryet avec un rire amer ; pauvre femme ! Cependant j’y consentirai si vous voulez partir pour Bruxelles ! Allez consoler votre mère, rentrez dans la voie du devoir, et je vous promets de laisser en paix le misérable qui vous a perdue, et que je pourrais briser comme une paille.

— Retourner auprès de ma mère ! répondis-je. Oh ! oui, mon cœur me le commande à chaque instant ; mais retourner à Bruxelles, mon orgueil me le défend. De quelle manière y serais-je traitée par toutes ces femmes qui ont été jalouses de mon éclat, et qui maintenant se réjouissent de mon abaissement !

— Je crains, Juliette, reprit-il, que ce ne soit pas votre meilleure raison. Votre mère a une maison de campagne vous pourriez vivre avec elle loin de la société impitoyable. Avec votre fortune, vous pourriez vivre partout ailleurs encore où votre disgrâce ne serait pas connue, et où votre beauté et votre douceur vous feraient bientôt de nouveaux amis. Mais vous ne voulez pas quitter Leoni, convenez-en.

— Je le veux, lui répondis-je en pleurant, mais je ne le peux pas.

— Malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes ! dit Henryet avec tristesse ; vous êtes bonne et dévouée, mais vous manquez de fierté. Là où il n’y a pas de noble orgueil il n’y a pas de ressources. Pauvre créature faible ! je vous plains de toute mon âme, car vous avez profané votre cœur, vous l’avez souillé au contact d’un cœur infâme, vous avez courbé la tête sous une main vile, vous aimez un lâche ! Je me demande comment j’ai pu vous aimer autrefois, mais je me demande aussi comment je pourrais à présent, ne pas vous plaindre.

— Mais enfin, lui dis-je effrayée et consternée de son air et de son langage, qu’a donc fait Leoni pour que vous vous croyiez le droit de le traiter ainsi ?

— Doutez-vous de ce droit, Madame ? Voulez-vous me dire pourquoi Leoni, qui est brave (cela est incontestable) et qui est le premier tireur d’armes que je connaisse, ne s’est jamais avisé de me chercher querelle, à moi qui n’ai jamais touché une épée de ma vie, et qui l’ai chassé de Paris avec un mot, de Bruxelles avec un regard ?

— Cela est inconcevable, dis-je avec accablement.

— Est-ce que vous ne savez pas de qui vous êtes la maîtresse ? reprit Henryet avec force ; est-ce que personne ne vous a raconté les aventures merveilleuses du chevalier Leone ? est-ce que vous n’avez jamais rougi d’avoir été sa complice et de vous être sauvée avec un escroc en pillant la boutique de votre père ?

Je laissai échapper un cri douloureux et je cachai mon visage dans mes mains ; puis je relevai la tête en m’écriant de toutes mes forces : — Cela est faux ! je n’ai jamais fait une telle bassesse ; Leoni n’en est pas plus capable que moi. Nous n’avions pas fait quarante lieues sur la route de Genève que Leoni s’est arrêté au milieu de la nuit, a demandé un coffre et y a mis tous les bijoux pour les renvoyer à mon père.

— Êtes-vous sûre qu’il l’ait fait ? demanda Henryet en riant avec mépris.

— J’en suis sûre ! m’écriai-je ; j’ai vu le coffre, j’ai vu Leoni y serrer les diamants.

— Et vous êtes sûre que le coffre ne vous a pas suivis tout le reste du voyage ? vous êtes sûre qu’il n’a point été déballé à Venise ?

Ces mots furent enfin pour moi un trait de lumière si éblouissant que je ne pus m’y soustraire. Je me rappelai tout à coup ce que j’avais cherché en vain à ressaisir dans mes souvenirs : la première circonstance où mes yeux avaient fait connaissance avec ce fatal coffret. En ce moment les trois époques de son apparition me furent présentes et se lièrent logiquement entre elles pour me forcer à une conclusion écrasante : premièrement, la nuit passée dans le château mystérieux où j’avais vu Leoni mettre les diamants dans ce coffre ; en second lieu, la dernière nuit passée au chalet suisse, où j’avais vu Leoni déterrer mystérieusement son trésor confié à la terre ; troisièmement, la seconde journée de notre séjour à Venise, où j’avais trouvé le coffre vide et l’épingle de diamants par terre dans un reste de coton d’emballage. La visite du juif Thadée et les cinq cent mille francs que, d’après l’entretien surpris par moi entre Leoni et ses compagnons, il lui avait comptés à notre arrivée à Venise, coïncidaient parfaitement avec le souvenir de cette matinée. Je me tordis les mains, et, les levant vers le ciel : — Ainsi, m’écriai-je en me parlant à moi-même, tout est perdu, jusqu’à l’estime de ma mère ; tout est empoisonné, jusqu’au souvenir de la Suisse ! Ces six mois d’amour et de bonheur étaient consacrés à receler un vol !

— Et à mettre en défaut les recherches de la justice, ajouta Henryet.

— Mais non ! mais non ! repris-je avec égarement en le regardant comme pour l’interroger ; il m’aimait ! il est sûr qu’il m’a aimée ! Je ne peux pas songer à ce temps-là sans retrouver la certitude de son amour. C’était un voleur qui avait dérobé une fille et une cassette, et qui aimait l’une et l’autre.

Henryet haussa les épaules ; je m’aperçus que je divaguais ; et, cherchant à ressaisir ma raison, je voulus absolument savoir la cause de cet ascendant inconcevable qu’il exerçait sur Leoni.

— Vous voulez le savoir ? me dit-il. Et il réfléchit un instant. Puis il reprit : — Je vous le dirai, je puis vous le dire ; d’ailleurs il est impossible que vous ayez vécu un an avec lui sans vous en douter. Il a dû faire assez de dupes à Venise sous vos yeux…

— Faire des dupes ! lui ! comment ? Oh ! prenez garde à ce que vous dites, Henryet ; il est déjà assez chargé d’accusations.

— Je vous crois encore incapable d’être sa complice, Juliette ; mais prenez garde de le devenir ; prenez garde à votre famille. Je ne sais pas jusqu’à quel point on peut être impunément la maîtresse d’un fripon.

— Vous me faites mourir de honte, Monsieur ; vos paroles sont cruelles ; achevez donc votre ouvrage, et déchirez tout à fait mon cœur en m’apprenant ce qui vous donne pour ainsi dire droit de vie et de mort sur Leoni ? Où l’avez-vous connu ? que savez-vous de sa vie passée ? Je n’en sais rien, moi, hélas ! j’ai vu en lui tant de choses contradictoires que je ne sais plus s’il est riche ou pauvre, s’il est noble ou plébéien ; je ne sais même pas si le nom qu’il porte lui appartient.

— C’est la seule chose que le hasard, répondit Henryet, lui ait épargné la peine de voler. Il s’appelle en effet Leone Leoni, et sort d’une des plus nobles maisons de Venise. Son père avait encore quelque fortune et possédait le palais que vous venez d’habiter. Il avait une tendresse illimitée pour ce fils unique, dont les précoces dispositions annonçaient une organisation supérieure. Leoni fut élevé avec soin, et, dès l’âge de quinze ans, parcourut la moitié de l’Europe avec son gouverneur. En cinq ans il apprit, avec une incroyable facilité, la langue, les mœurs et la littérature des peuples qu’il traversa. La mort de son père le ramena à Venise avec son gouverneur. Ce gouverneur était l’abbé Zanini, que vous avez pu voir souvent chez vous cet hiver. Je ne sais si vous l’avez bien jugé : c’est un homme d’une imagination vive, d’une finesse exquise, d’une instruction immense, mais