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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/298

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LEONE LEONI.

position douloureuse et humiliante où l’abandon de Leoni vous laissait ; je savais que lord Edwards avait une âme digne de la vôtre, et qu’il vous ferait une existence heureuse et honorable… Je viens aujourd’hui renouveler mes efforts et vous révéler son amour, que vous n’avez pas voulu comprendre…

Je mordais mon mouchoir de colère ; mais, dévorée par une idée fixe, je me levai, et je lui dis avec force :

— Vous prétendez que Leoni vous autorise à me faire ces infâmes propositions : prouvez-le-moi ! oui, Monsieur, prouvez-le ! Et je lui secouai le bras convulsivement.

— Parbleu ! ma chère petite, me répondit ce misérable avec son impassibilité odieuse, c’est bien facile à prouver. Mais comment ne vous l’expliquez-vous pas à vous-même ? Leoni ne vous aime plus ; il a une autre maîtresse.

— Prouvez-le ! répétai-je avec exaspération.

— Tout à l’heure, tout à l’heure, me dit-il. Leoni a grand besoin d’argent, et il y a des femmes d’un certain âge dont la protection peut être avantageuse.

— Prouvez-moi tout ce que vous dites ! m’écriai-je, ou je vous chasse à l’instant.

— Fort bien, répondit-il sans se déconcerter ; mais faisons un accord : si j’ai menti, je sortirai d’ici pour n’y jamais remettre les pieds ; si j’ai dit vrai en affirmant que Leoni m’autorise à vous parler de lord Edwards, vous me permettrez de venir ce soir avec ce dernier.

En parlant ainsi, il tira de sa poche une lettre sur l’adresse de laquelle je reconnus l’écriture de Leoni.

— Oui ! m’écriai-je, emportée par l’invincible désir de connaître mon sort ; oui, je le promets.

Le marquis déplia lentement la lettre et me la présenta. Je lus :

« Mon cher vicomte, quoique tu me causes souvent des accès de colère où je t’écraserais volontiers, je crois que tu as vraiment de l’amitié pour moi et que tes offres de service sont sincères. Je n’en profiterai pourtant pas. J’ai mieux que cela, et mes affaires reprennent un train magnifique. La seule chose qui m’embarrasse et qui m’épouvante, c’est Juliette. Tu as raison : au premier jour elle va faire avorter mes projets. Mais que faire ? J’ai pour elle le plus sot et le plus invincible attachement. Son désespoir m’ôte toutes mes forces. Je ne puis la voir pleurer sans être à ses pieds… Tu crois qu’elle se laisserait corrompre ? Non, tu ne la connais pas ; jamais elle ne se laissera vaincre par la cupidité. Mais le dépit ? dis-tu. Oui, cela est plus vraisemblable. Quelle est la femme qui ne fasse par colère ce qu’elle ne ferait pas par amour ? Juliette est fière, j’en ai acquis la certitude dans ces derniers temps. Si tu lui dis un peu de mal de moi, si tu lui fais entendre que je suis infidèle…, peut-être !… Mais, mon Dieu ! je ne puis y penser sans que mon âme se déchire… Essaie : si elle succombe, je la mépriserai et je l’oublierai ; si elle résiste… ma foi ! nous verrons. Quel que soit le résultat de tes efforts, j’aurai un grand désastre à craindre ou une grande peine de cœur à supporter. »

— Maintenant, dit le marquis quand j’eus fini, je vais chercher lord Edwards.

Je cachai ma tête dans mes mains et je restai longtemps immobile et muette. Puis tout à coup je cachai cet exécrable billet dans mon sein et je sonnai avec violence.

— Que ma femme de chambre fasse en cinq minutes un porte-manteau, dis-je au laquais, et que Beppo amène la gondole.

— Que voulez-vous faire, ma chère enfant ? me dit le vicomte étonné ; où voulez-vous aller ?

— Chez lord Edwards, apparemment ! lui dis-je avec une ironie amère dont il ne comprit pas le sens. Allez l’avertir, repris-je ; dites-lui que vous avez gagné votre salaire et que je vole vers lui.

Il commença à comprendre que je le raillais avec fureur. Il s’arrêta irrésolu. Je sortis du salon sans dire un mot de plus, et j’allai mettre un habit de voyage. Je descendis suivie de ma femme de chambre, portant le paquet. Au moment de passer dans la gondole, je sentis une main agitée qui me retenait par mon manteau ; je me retournai, je vis Chalm troublé et effrayé. — Où donc allez-vous ? me dit-il d’une voix altérée. Je triomphais d’avoir enfin troublé son sang-froid de scélérat.

— Je vais à Milan, lui dis-je, et je vous fais perdre les deux ou trois cents sequins que lord Edwards vous avait promis.

— Un instant, dit le vicomte furieux ; rendez-moi la lettre, ou vous ne partirez pas.

— Beppo ! m’écriai-je avec l’exaspération de la colère et de la peur en m’élançant vers le gondolier, délivre-moi de ce rufian, qui me casse le bras.

Tous les domestiques de Leoni me trouvaient douce et m’étaient dévoués. Beppo, silencieux et résolu, me saisit par la taille et m’enleva de l’escalier. En même temps il donna un coup de pied à la dernière marche, et la gondole s’éloigna au moment où il m’y déposait avec une adresse et une force extraordinaires. Chalm faillit être entraîné et tomber dans le canal. Il disparut en me lançant un regard qui était le serment d’une haine éternelle et d’une vengeance implacable.

XIV.

J’arrive à Milan après avoir voyagé nuit et jour sans me donner le temps de me reposer ni de réfléchir. Je descends à l’auberge où Leoni m’avait donné son adresse, je le fais demander, on me regarde avec étonnement.

— Il ne demeure pas ici, me répond le cameriere. Il y est descendu en y arrivant, et il y a loué une petite chambre où il a déposé ses effets ; mais il ne vient ici que le matin pour prendre ses lettres, faire sa barbe et s’en aller.

— Mais où loge-t-il ? demandai-je. Je vis que le cameriere me regardait avec curiosité, avec incertitude, et que, soit par respect, soit par commisération, il ne pouvait se décider à me répondre. J’eus la discrétion de ne pas insister, et je me fis conduire à la chambre que Leoni avait louée. — Si vous savez où on peut le trouver à cette heure-ci, dis-je au cameriere, allez le chercher, et dites lui que sa sœur est arrivée.

Au bout d’une heure, Leoni arriva, les bras étendus pour m’embrasser. — Attends, lui dis-je en reculant ; si tu m’as trompée jusqu’ici, n’ajoute pas un crime de plus à tous ceux que tu as commis envers moi. Tiens, regarde ce billet ; est-il de toi ? Si on a contrefait ton écriture, dis-le-moi vite, car je l’espère et j’étouffe.

Leoni jeta les yeux sur le billet et devint pâle comme la mort.

— Mon Dieu ! m’écriai-je, j’espérais qu’on m’avait trompée ! Je venais vers toi avec la presque certitude de te trouver étranger à cette infamie. Je me disais : il m’a fait bien du mal, il m’a déjà trompée ; mais, malgré tout, il m’aime. S’il est vrai que je le gêne et que je lui sois nuisible, il me l’aurait dit il y a à peine un mois, lorsque je me sentais le courage de le quitter, tandis qu’il s’est jeté à mes genoux pour me supplier de rester. S’il est un intrigant et un ambitieux, il ne devait pas me retenir ; car je n’ai aucune fortune, et mon amour ne lui est avantageux en rien. Pourquoi se plaindrait-il maintenant de mon importunité ? Il n’a qu’un mot à dire pour me chasser. Il sait que je suis fière ; il ne doit craindre ni mes prières ni mes reproches. Pourquoi voudrait-il m’avilir ?

Je ne pus continuer ; un flot de larmes saccadait ma voix et arrêtait mes paroles.

— Pourquoi j’aurais voulu t’avilir ? s’écria Leoni hors de lui ; pour éviter un remords de plus à ma conscience déchirée. Tu ne comprends pas cela, Juliette. On voit bien que tu n’as jamais été criminelle !…

Il s’arrêta ; je tombai sur un fauteuil, et nous restâmes atterrés tous deux.

— Pauvre ange ! s’écria-t-il enfin, méritais-tu d’être la compagne et la victime d’un scélérat tel que moi ? Qu’avais-tu fait à Dieu avant de naître, malheureuse enfant, pour qu’il te jetât dans les bras d’un réprouvé qui te fait mourir de honte et de désespoir ? Pauvre Juliette ! pauvre Juliette !