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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/295

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LEONE LEONI.

— Oui, mes amis, mes bons amis ! cria Leoni, le punch, l’amitié ! la vie, la belle vie ! À bas les cartes ! ce sont elles qui me rendent maussade ; vive l’ivresse ! vivent les femmes ! vive la paresse, le tabac, la musique, l’argent ! vivent les jeunes filles et les vieilles comtesses ! vive le diable, vive l’amour ! vive tout ce qui fait vivre ! Tout est bon quand on est assez bien constitué pour profiter et jouir de tout.

Ils se levèrent tous en entonnant un chœur bachique : je m’enfuis, je montai l’escalier avec l’égarement d’une personne qui se croit poursuivie, et je tombai sans connaissance sur le parquet de ma chambre.

XII.

Le lendemain matin on me trouva étendue sur le tapis, raide et glacée comme par la mort ; j’eus une fièvre cérébrale. Je crois que Leoni me donna des soins ; il me sembla le voir souvent à mon chevet, mais je n’en pus conserver qu’une idée vague. Au bout de trois jours j’étais hors de danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles de temps en temps, et passer une partie de l’après-midi avec moi. Il quittait le palais tous les soirs à six heures et ne rentrait que le lendemain matin ; j’ai su cela plus tard.

De tout ce que j’avais entendu, je n’avais compris clairement qu’une chose, qui était la cause de mon désespoir : c’est que Leoni ne m’aimait plus. Jusque-là je n’avais pas voulu le croire, quoique toute sa conduite dut me le faire comprendre. Je résolus de ne pas contribuer plus longtemps à sa ruine, et de ne pas abuser d’un reste de compassion et de générosité qui lui prescrivait encore des égards envers moi. Je le fis appeler aussitôt que je me sentis la force de supporter cette entrevue, et je lui déclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au milieu de l’orgie ; je gardai le silence sur tout le reste. Je ne voyais pas clair dans cette confusion d’infamies que ses amis m’avaient fait pressentir ; je ne voulais pas comprendre cela. Je consentais à tout, d’ailleurs : à mon abandon, à mon désespoir et à ma mort.

Je lui signifiai que j’étais décidée à partir dans huit jours, que je ne voulais rien accepter de lui désormais. J’avais gardé l’épingle de mon père ; en la vendant, j’aurais bien au-delà de ce qu’il me fallait d’argent pour retourner à Bruxelles.

Le courage avec lequel je parlai, et que la fièvre aidait sans doute, frappa Leoni d’un coup inattendu. Il garda le silence et marcha avec agitation dans la chambre ; puis des sanglots et des cris s’échappèrent de sa poitrine ; il tomba suffoqué sur une chaise. Effrayée de l’état où je le voyais, je quittai comme malgré moi ma chaise longue et je m’approchai de lui avec sollicitude. Alors il me saisit dans ses bras, et me serrant avec frénésie : — Non, non ! tu ne me quitteras pas, s’écria-t-il, jamais je n’y consentirai ; si ta fierté, bien juste et bien légitime, ne se laisse pas fléchir, je me coucherai à tes pieds, en travers de cette porte, et je me tuerai si tu marches sur moi. Non, tu ne t’en iras pas, car je t’aime avec passion ; tu es la seule femme au monde que j’aie pu respecter et admirer encore après l’avoir possédée six mois. Ce que j’ai dit est une sottise, une infamie et un mensonge ; tu ne sais pas, Juliette, oh ! tu ne sais pas tous mes malheurs ! tu ne sais pas à quoi me condamne une société d’hommes perdus, à quoi m’entraîne une âme de bronze, de feu, d’or et de boue, que j’ai reçue du ciel et de l’enfer réunis ! Si tu ne veux plus m’aimer, je ne veux plus vivre. Que n’ai-je pas fait, que n’ai-je pas sacrifié, que n’ai-je pas souillé pour m’attacher à cette vie exécrable qu’ils m’ont faite ! Quel démon moqueur s’est donc enfermé dans mon cerveau pour que j’y trouve encore parfois de l’attrait, et pour que je brise, en m’y élançant, les liens les plus sacrés ? Ah ! il est temps d’en finir ; je n’avais eu, depuis que je suis au monde, qu’une période vraiment belle, vraiment pure, celle où je t’ai possédée et adorée. Cela m’avait lavé de toutes mes iniquités, et j’aurais dû rester sous la neige dans le chalet ; je serais mort en paix avec toi, avec Dieu et avec moi-même, tandis que me voilà perdu à tes yeux et aux miens. Juliette, Juliette ! grâce, pardon ! je sens mon âme se briser si tu m’abandonnes. Je suis encore jeune ; je veux vivre, je veux être heureux, et je ne le serai jamais qu’avec toi. Vas-tu me punir de mort pour un blasphème échappé à l’ivresse ? Y crois-tu, y peux-tu croire ? Oh ! que je souffre ! que j’ai souffert depuis quinze jours ! J’ai des secrets qui me brûlent les entrailles ; si je pouvais te les dire… mais tu ne pourrais jamais les entendre jusqu’au bout !

— Je les sais, lui dis-je ; et si tu m’aimais, je serais insensible à tout le reste…

— Tu les sais ! s’écria-t-il d’un air égaré, tu les sais ! Que sais-tu ?

— Je sais que vous êtes ruiné, que ce palais n’est point à vous, que vous avez mangé en trois mois une somme immense ; je sais que vous êtes habitué à cette existence aventureuse et à ces désordres. J’ignore comment vous défaites si vite et comment vous rétablissez votre fortune ainsi ; je pense que le jeu est votre perte et votre ressource ; je crois que vous avez autour de vous une société funeste, et que vous luttez contre d’affreux conseils ; je crois que vous êtes au bord d’un abîme, mais que vous pouvez encore le fuir.

— Eh bien ! oui, tout cela est vrai, s’écria-t-il, tu sais tout ! et tu me le pardonnerais ?

— Si je n’avais perdu votre amour, lui dis-je, je croirais n’avoir rien perdu en quittant ce palais, ce faste et ce monde qui me sont odieux. Quelque pauvres que nous fussions, nous pourrions toujours vivre comme nous avons fait dans notre chalet, soit là, soit ailleurs, si vous êtes las de la Suisse. Si vous m’aimiez encore, vous ne seriez pas perdu ; car vous ne penseriez ni au jeu, ni à l’intempérance, ni à aucune des passions que vous avez célébrées dans un toast diabolique ; si vous m’aimiez, nous paierions avec ce qui vous reste ce que vous pouvez devoir, et nous irions nous ensevelir et nous aimer dans quelque retraite où j’oublierais vite ce que je viens d’apprendre, où je ne vous le rappellerais jamais, où je ne pourrais pas en souffrir… Si vous m’aimiez… !

— Oh ! je t’aime, je t’aime, s’écria-t-il ; partons ! sauvons-nous, Sauve-moi ! Sois ma bienfaitrice, mon ange, comme tu l’as toujours été. Viens, pardonne-moi !

Il se jeta à mes pieds, et tout ce que la passion la plus fervente peut dicter, il me le dit avec tant de chaleur, que j’y crus… et que j’y croirai toujours. Leoni me trompait, m’avilissait, et m’aimait en même temps.

Un jour, pour se soustraire aux vifs reproches que je lui adressais, il essaya de réhabiliter la passion du jeu.

— Le jeu, me dit-il avec cette éloquence spécieuse qui n’avait que trop d’empire sur moi, c’est une passion bien autrement énergique que l’amour. Plus féconde en drames terribles, elle est plus enivrante, plus héroïque dans les actes qui concourent à son but. Il faut le dire, hélas ! si ce but est vil en apparence, l’ardeur est puissante, l’audace est sublime, les sacrifices sont aveugles et sans bornes. Jamais, il faut que tu le saches, Juliette, jamais les femmes n’en inspirent de pareils. L’or est une puissance supérieure à la leur. En force, en courage, en dévouement, en persévérance, au prix du joueur, l’amant n’est qu’un faible enfant dont les efforts sont dignes de pitié. Combien peu d’hommes avez-vous vus sacrifier à leur maîtresse ce bien inestimable, cette nécessité sans prix, cette condition d’existence sans laquelle on pense qu’il n’y a pas d’existence supportable, l’honneur ! Je n’en connais guère dont le dévouement aille plus loin que le sacrifice de la vie. Tous les jours le joueur immole son honneur et supporte la vie. Le joueur est âpre, il est stoïque ; il triomphe froidement, il succombe froidement ; il passe en quelques heures des derniers rangs de la société aux premiers ; dans quelques heures il redescend au point d’où il était parti, et cela sans changer d’attitude ni de visage. Dans quelques heures, sans quitter la place où son démon l’enchaîne, il parcourt toutes les vicissitudes de la vie, il passe par