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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/293

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18
LEONE LEONI.

Nous ne nous voyons plus qu’au travers d’un nuage de punch, nous ne nous parlons plus qu’au milieu des chants et des rires. Pourquoi avons-nous tant d’amis ? Ne nous suffirions-nous pas bien l’un à l’autre ?

— Ma Juliette, répondait-il, les anges sont des enfants, et vous êtes l’un et l’autre. Vous ne savez pas que l’amour est l’emploi des plus nobles facultés de l’âme, et qu’on doit ménager ces facultés comme la prunelle de ses yeux ; vous ne savez pas, petite fille, ce que c’est que votre propre cœur. Bonne, sensible et confiante, vous croyez que c’est un foyer d’éternel amour ; mais le soleil lui-même n’est pas éternel. Tu ne sais pas que l’âme se fatigue comme le corps, et qu’il faut la soigner de même. Laisse-moi faire, Juliette, laisse-moi entretenir le feu sacré dans ton cœur. J’ai intérêt à me conserver ton amour, à t’empêcher de le dépenser trop vite. Toutes les femmes sont comme toi : elles se pressent tant d’aimer que tout à coup elles n’aiment plus, sans savoir pourquoi.

— Méchant, lui disais-je, sont-ce là les choses que tu me disais le soir sur la montagne ? Me priais-tu de ne pas trop t’aimer ? croyais-tu que j’étais capable de m’en lasser ?

— Non, mon ange, répondait Leoni en baisant mes mains, et je ne le crois pas non plus à présent. Mais écoute mon expérience : les choses extérieures ont sur nos sentiments les plus intimes une influence contre laquelle les âmes les plus fortes luttent en vain. Dans notre vallée, entourés d’air pur, de parfums et de mélodies naturelles, nous pouvions et nous devions être tout amour, toute poésie, tout enthousiasme ; mais souviens-toi qu’encore là, je le ménageais, cet enthousiasme si facile à perdre, si impossible à retrouver quand on l’a perdu ; souviens-toi de nos jours de pluie, où je mettais une espèce de rigueur à t’occuper pour te préserver de la réflexion et de la mélancolie, qui en est la suite inévitable. Sois sûre que l’examen trop fréquent de soi-même et des autres est la plus dangereuse des recherches. Il faut secouer ce besoin égoïste qui nous fait toujours fouiller dans notre cœur et dans celui qui nous aime, comme un laboureur cupide qui épuise la terre à force de lui demander de produire. Il faut savoir se faire insensible et frivole par intervalles ; ces distractions ne sont dangereuses que pour les cœurs faibles et paresseux. Une âme ardente doit les rechercher pour ne pas se consumer elle-même ; elle est toujours assez riche. Un mot, un regard suffit pour la faire tressaillir au milieu du tourbillon léger qui l’emporte, et pour la ramener plus ardente et plus tendre au sentiment de sa passion. Ici, vois-tu, nous avons besoin de mouvement et de variété ; ces grands palais sont beaux, mais ils sont tristes. La mousse marine en ronge le pied, et l’eau limpide qui les reflète est souvent chargée de vapeurs qui retombent en larmes. Ce luxe est austère, et ces traces de noblesse qui te plaisent ne sont qu’une longue suite d’épitaphes et de tombeaux qu’il faut orner de fleurs. Il faut remplir de vivants cette demeure sonore, où tes pas te feraient peur si tu y étais seule ; il faut jeter de l’argent par les fenêtres à ce peuple qui n’a pour lit que le parapet glacé des ponts, afin que la vue de sa misère ne nous rende pas soucieux au milieu de notre bien-être. Laisse-toi égayer par nos rires et endormir par nos chants ; sois bonne et insouciante, je me charge d’arranger ta vie et de te la rendre agréable quand je ne pourrai te la rendre enivrante. Sois ma femme et ma maîtresse à Venise, tu redeviendras mon ange et ma sylphide sur les glaciers de la Suisse.

XI.

C’est par de tels discours qu’il apaisait mon inquiétude et qu’il me traînait, assoupie et confiante, sur le bord de l’abîme. Je le remerciais tendrement de la peine qu’il prenait pour me persuader, quand d’un signe il pouvait me faire obéir. Nous nous embrassions avec tendresse, et nous retournions au salon bruyant où nos amis nous attendaient pour nous séparer.

Cependant, à mesure que nos jours se succédaient ainsi, Leoni ne prenait plus les mêmes soins pour me les faire aimer. Il s’occupait moins de la contrariété que j’éprouvais, et lorsque je la lui exprimais, il la combattait avec moins de douceur. Un jour même il fut brusque et amer ; je vis que je lui causais de l’humeur : je résolus de ne plus me plaindre désormais ; mais je commençai à souffrir réellement et à me trouver malheureuse. J’attendais avec résignation que Leoni prît le temps de revenir à moi. Il est vrai que dans ces moments-là il était si bon et si tendre que je me trouvais folle et lâche d’avoir tant souffert. Mon courage et ma confiance se ranimaient pour quelques jours ; mais ces jours de consolation étaient de plus en plus rares. Leoni, me voyant douce et soumise, me traitait toujours avec affection, mais il ne s’apercevait plus de ma mélancolie ; l’ennui me rongeait, Venise me devenait odieuse : ses eaux, son ciel, ses gondoles, tout m’y déplaisait. Pendant les nuits de jeu, j’errais seule sur la terrasse, au haut de la maison ; je versais des larmes amères ; je me rappelais ma patrie, ma jeunesse insouciante, ma mère si jolie et si bonne, mon pauvre père si tendre et si débonnaire, et jusqu’à ma tante avec ses petits soins et ses longs sermons. Il me semblait que j’avais le mal du pays, que j’avais envie de fuir, d’aller me jeter aux pieds de mes parents, d’oublier à jamais Leoni. Mais si une fenêtre s’ouvrait au-dessous de moi, si Leoni, las du jeu et de la chaleur, s’avançait sur le balcon pour respirer la fraîcheur du canal, je me penchais sur la rampe pour le voir, et mon cœur battait comme aux premiers jours de ma passion quand il franchissait le seuil de la maison paternelle ; si la lune donnait sur lui et me permettait de distinguer sa noble taille sous le riche costume de fantaisie qu’il portait toujours dans l’intérieur de son palais, je palpitais d’orgueil et de plaisir, comme le jour où il m’avait introduite dans ce bal d’où nous sortîmes pour ne jamais revenir ; si sa voix délicieuse, essayant une phrase de chant, vibrait sur les marbres sonores de Venise et montait vers moi, je sentais mon visage inondé de larmes, comme le soir sur la montagne quand il me chantait une romance composée pour moi le matin.

Quelques mots que j’entendis sortir de la bouche d’un de ses compagnons augmentèrent ma tristesse et mon dégoût à un degré insupportable. Parmi les douze amis de Leoni, le vicomte de Chalm, Français, soi-disant émigré, était celui dont je supportais l’assiduité avec le plus de peine. C’était le plus âgé de tous et le plus spirituel peut-être ; mais sous ses manières exquises perçait une sorte de cynisme dont j’étais souvent révoltée. Il était sardonique, indolent et sec ; c’était de plus un homme sans mœurs et sans cœur ; mais je n’en savais rien, et il me déplaisait suffisamment sans cela. Un soir que j’étais sur le balcon, et qu’un rideau de soie l’empêchait de me voir, j’entendis qu’il disait au marquis vénitien : — Mais où est donc Juliette ? Cette manière de me nommer me fit monter le sang au visage ; j’écoutai et je restai immobile. — Je ne sais, répondit le Vénitien. — Ah çà ! vous êtes donc bien amoureux d’elle ? — Pas trop, répondit-il, mais assez. — Et Leoni ? — Leoni me la cédera un de ces jours. — Comment ! sa propre femme ? — Allons donc, marquis ! est-ce que vous êtes fou ? reprit le vicomte : elle n’est pas plus sa femme que la vôtre, c’est une fille enlevée à Bruxelles ; quand il en aura assez, ce qui ne tardera pas, je m’en chargerai volontiers. Si vous en voulez après moi, marquis, inscrivez-vous en titre. — Grand merci, répondit le marquis ; je sais comme vous dépravez les femmes, et je craindrais de vous succéder.

Je n’en entendis pas davantage ; je me penchai à demi morte sur la balustrade, et cachant mon visage dans mon châle, je sanglotai de colère et de honte.

Dès le soir même j’appelai Leoni dans ma chambre, et je lui demandai raison de la manière dont j’étais traitée par ses amis. Il prit cette insulte avec une légèreté qui m’enfonça un trait mortel dans le cœur. — Tu es une petite sotte, me dit-il ; tu ne sais pas ce que c’est que les hommes ; leurs pensées sont indiscrètes et leurs paroles