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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/283

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LEONE LEONI.

mont, Delphine. Ces récits touchants et passionnés, ces aperçus d’un monde idéal pour moi élevèrent mon âme, mais ils la dévorèrent. Je devins romanesque, caractère le plus infortuné qu’une femme puisse avoir.



Je vis Henryet qui se rapprochait. (Page 10.)

VI.

Trois mois avaient suffi pour cette métamorphose. J’étais à la veille d’épouser Leoni. De tous les papiers qu’il avait promis de fournir, son acte de naissance et ses lettres de noblesse étaient seuls arrivés. Quant aux preuves de sa fortune, il les avait demandées à un autre homme de loi, et elles n’arrivaient pas. Il témoignait une douleur et une colère extrêmes de ce retard, qui faisait toujours ajourner notre union. Un matin, il entra chez nous d’un air désespéré. Il nous montra une lettre non timbrée qu’il venait de recevoir, disait-il, par une occasion particulière. Cette lettre lui annonçait que son chargé d’affaires était mort, que son successeur ayant trouvé ses papiers en désordre était forcé de faire un grand travail pour les reconnaître, et qu’il demandait encore une ou deux semaines avant de pouvoir fournir à sa seigneurie les pièces qu’elle réclamait. Leoni était furieux de ce contre-temps ; il mourrait d’impatience et de chagrin, disait-il, avant la fin de cette horrible quinzaine. Il se laissa tomber sur un fauteuil en fondant en larmes.

Non, ce n’étaient pas des larmes feintes ; ne souriez pas, don Aleo. Je lui tendis la main pour le consoler ; je la sentis baignée de ses pleurs, et, frappée aussitôt d’une commotion sympathique, je me mis à sangloter.

Ma pauvre mère n’y put tenir. Elle courut en pleurant chercher mon père à sa boutique. — C’est une tyrannie odieuse, lui dit-elle en l’entraînant près de nous. Voyez ces deux malheureux enfants ! comment pouvez-vous refuser de faire leur bonheur, quand vous êtes témoin de ce qu’ils souffrent ? Voulez-vous tuer votre fille par respect pour une vaine formalité ? Ces papiers n’arriveront-ils pas aussi bien et ne seront-ils pas aussi satisfaisants après huit jours de mariage ? Que craignez-vous ? Prenez-vous notre cher Leoni pour un imposteur ? Ne comprenez-vous pas que votre insistance pour avoir les preuves de sa fortune est injurieuse pour lui et cruelle pour Juliette ?