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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/270

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HORACE.

nous, qu’il l’appellera son fils, et qu’il verra en moi la mère de son enfant. Non, je n’aurais pas voulu réveiller et reconstituer ainsi en quelque sorte le passé. Je m’étais habituée à regarder cet enfant comme le tien. Je ne me rappelais plus que bien rarement qu’il ne l’est pas ; et maintenant, on va nous l’ôter en quelque sorte, en nous volant une de ses caresses !

— Cette idée m’est plus cruelle qu’à toi, ma pauvre Marthe, reprit Arsène ; mais c’est un devoir auquel il faut se soumettre. J’ai réfléchi toute la nuit à ces choses-là, et je m’en suis dit une bien sérieuse, et que tu vas comprendre. Au-dessus de nos désirs, de notre choix et notre volonté, il y a le dessein, le choix et la volonté de Dieu. Dieu ne fait rien qui ne soit nécessaire, et ses intentions mystérieuses nous doivent être sacrées. Il a voulu qu’Horace fût père, bien qu’Horace repoussât les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu’Horace le revît, et sentît le désir d’embrasser son fils, bien qu’il ait jusqu’ici abjuré les douceurs et les devoirs de la paternité. Dieu seul sait quelle influence cachée et puissante cet enfant peut avoir sur l’avenir d’Horace. C’est un lien entre le ciel et lui, qu’il n’est au pouvoir de personne de briser. Ce serait une impiété, un crime, de le tenter. Lui ravir la faculté de connaître et d’aimer son fils, dût-il le connaître et l’aimer faiblement, serait une sorte de rapt et comme un dommage irréparable que nous causerions à son être moral. Il nous faut donc, loin d’accaparer notre trésor à son préjudice, l’admettre à en jouir, parce que Dieu l’appelle à profiter de ce bienfait. Je ne veux pas croire que la vue de cet enfant ne le rende pas meilleur et n’amène pas un changement sérieux dans son âme. »

Marthe se rendit à de si hautes considérations religieuses, et sa vénération pour Arsène en augmenta. Un déjeuner fut arrangé chez moi pour cette rencontre. Marthe et Arsène amenèrent l’enfant ; et cette fois Horace, redevenu affectueux, naïf et sensible, fut admirable en tous points pour lui, pour sa mère, et surtout pour Arsène, dont l’attitude noble et sereine le frappa de respect et d’attendrissement. Ce fut le plus beau jour de la vie d’Horace.

La vanité avait seule fait éclore ce beau mouvement dans son âme, il faut bien le confesser. Avili et outragé par les gens du monde, humilié et blessé par nous, il s’était senti enfin déchu et souillé à ses propres yeux. Il avait éprouvé violemment le besoin de sortir de cet abaissement et de se réhabiliter vis-à-vis de nous et de lui-même, en attendant qu’il put se laver plus tard aux yeux du monde. Il n’avait pas voulu sortir à demi de cette situation, et se contenter de se montrer bon et repentant : il voulait se montrer grand, et changer notre pitié en admiration. Il y réussit pendant tout un jour. Son ostentation eut au moins l’avantage de lui faire connaître des joies d’amour-propre qu’il ne connaissait pas encore, et qu’il reconnut préférables aux mesquines satisfactions d’une vanité plus étroite. Il entra, à partir de ce jour, dans la phase de l’orgueil ; et son être, sans changer de nature, s’agrandit au moins dans la voie qui lui était ouverte.

Le lendemain il se réveilla un peu fatigué de ces émotions nouvelles et de la grande crise qui s’était opérée en lui un peu rapidement. Il pensa à Marthe un peu plus qu’à Arsène, et à lui-même un peu plus qu’à son fils. Son amitié enthousiaste pour Marthe reprit le caractère d’une passion qui se réveille, et qui n’abandonne pas tout à coup de chimériques et coupables espérances. Enfin selon l’expression d’Eugénie, qui avait retenu quelques mots de science, son étoile eut une défaillance de lumière. Il était temps qu’Horace partît et n’eût pas l’occasion de revenir sur ses nobles résolutions. Je l’y forçai en quelque sorte, non sans peine ni sans lutte ; car, bien que charmé de l’idée de voyager, il voulait gagner quelques jours. Mais j’y mis une fermeté excessive, sentant bien que de sa conduite avec Marthe en cette circonstance dépendait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, comme venant de moi, la somme que Louis de Méran m’avait envoyée pour lui, et je fixai le jour de son départ pour l’Italie sans lui permettre de revoir personne.

XXXIII.

La joie de se voir possesseur d’une nouvelle petite fortune, et celle de réaliser un de ses plus doux projets, enivra si vivement Horace dans les derniers jours, que je m’effrayai des dispositions folles dans lesquelles je le vis se préparer à son voyage. Il se forgeait sur toutes choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes imprudences ou d’amers désenchantements. Après la semaine d’abattement et de spleen profond que lui avait causé son fiasco dans le beau monde, il avait eu une semaine d’enthousiasme, d’expansion délirante et d’orgueil sublime. Toutes ces émotions avaient brisé son corps appauvri par la vie de plaisir qu’il avait menée durant tout l’hiver ; et je le voyais en proie à une fièvre d’autant plus réelle qu’il ne s’en plaignait pas et ne s’en apercevait pas. Craignant qu’il ne tombât malade en route, je résolus de le conduire jusqu’à Lyon, afin de l’y faire reposer et de l’y soigner, si les premiers jours de mouvement, au lieu de faire une heureuse diversion, venaient à hâter l’invasion d’une maladie.

Nous fîmes donc ensemble nos apprêts de départ, et je le gardai à vue pour qu’il ne fît pas échouer nos projets par quelque subite extravagance. J’avais le pressentiment d’une crise imminente. Il y avait du désordre dans ses idées, des préoccupations étranges dans ses moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voilé et de bizarre qui frappait également Eugénie. « Je ne sais pas pourquoi je ne peux plus le regarder, me disait-elle, sans m’imaginer qu’il est condamné à mourir fou. Il n’y a pas jusqu’aux grands sentiments qu’il montre depuis quelques jours, qui ne me semblent provenir d’un secret dérangement dans tout son être ; car enfin ces sentiments ne sont plus joués, je le vois bien, et pourtant ils ne lui sont pas naturels, et on n’abjure pas ainsi d’un jour à l’autre l’habitude de toute une vie. »

Je grondais Eugénie de douter ainsi de l’action divine sur une âme humaine ; mais au fond de la mienne, je n’étais pas éloigné de partager ses craintes.

La vérité est qu’Horace, pour la première et pour la dernière fois de sa vie, n’était pas maître de lui-même. Il ne se rendait pas compte des mouvements impétueux que, jusque-là, il avait provoqués en lui et comme caressés avec amour. L’affront qu’il avait vécu dans le monde lui avait laissé un secret mais cuisant chagrin ; il réussissait à s’en distraire et à le chasser, en s’exaltant à ses propres yeux dans une nouvelle carrière d’émotions. Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le faire pâlir jusqu’au milieu de ses joies les plus pures. Plus il croyait en triompher en se raidissant contre cet amer souvenir et en cherchant à se grandir à ses propres yeux par d’intérieures déclamations, et moins il réussissait à atteindre ce calme stoïque, ce mépris des lâches attaques et des sots propos, dont il se vantait. Pour le résumer, et le définir une dernière fois, au moment de clore le récit de cette période de sa vie, je dirai que c’était un cerveau très-bien organisé, très-intelligent et très-solide, qui pouvait cependant se troubler et se détériorer en un instant, comme une belle machine dont on briserait le moteur principal. Le grand ressort du cerveau d’Horace, c’était cette faculté que Spurzheim, fondateur d’une nouvelle langue psychologique, a, par un néologisme ingénieux, qualifiée d’approbativité ; et l’approbativité d’Horace avait reçu un choc terrible la nuit du souper chez Proserpine. Malgré l’appareil que les douces effusions du déjeuner chez moi avec Marthe avaient posé sur cette blessure, le trouble et la confusion régnaient dans les profondeurs de la pensée d’Horace.

Le matin du 25 mai 1833 (notre place était retenue aux diligences Laffitte et Caillard pour le soir même), Horace, voyant tous ses préparatifs terminés, et se sentant excédé de ma surveillance, m’échappa adroitement, et courut chez Marthe. Il éprouvait un désir insurmontable de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-