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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/266

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HORACE.

Il resta ainsi plus d’une heure. Eugénie, essuyant ses yeux, avait repris ses travaux de ménage, et j’attendais en silence l’issue du combat que l’orgueil, le doute, le repentir, la honte, se livraient dans le cœur d’Horace.

Enfin il sortit de cette orageuse méditation, en se levant et en marchant dans la chambre à grands pas et avec de grands gestes.

« Eugénie, Théophile ! s’écria-t-il en nous saisissant le bras à tous deux et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi ! Ceci est une crise décisive dans ma vie ; c’est ma porte ou mon salut que vous tenez dans vos mains. Il s’agit de savoir si je suis le plus ridicule ou le plus lâche des hommes. J’aimerais encore mieux être le plus ridicule, je vous en donne ma parole d’honneur.

— Je le crois bien ! répondit Eugénie avec mépris.

— Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l’indulgence et de la douceur avec Horace, je vous en supplie. Il est fort à plaindre parce qu’il est fort coupable. Vous avez cédé à l’impétuosité de votre cœur en l’accablant tout à l’heure d’un reproche bien grave. Mais ce n’est pas ainsi qu’on doit traiter les infirmités de l’âme. Laissez-moi lui parler, et fiez-vous à mon respect, à mon affection, à ma vénération pour vos amis absents.

— Respect, vénération, reprit Horace, rien que cela !… c’est peu : ne sauriez-vous inventer quelque terme d’idolâtrie plus digne du grand, du divin Paul Arsène ? Moi, je veux bien répondre amen à vos litanies ; mais pas avant que vous m’ayez prouvé d’une manière irrécusable que je suis bien le père, le père unique, entendez-vous ? de cet enfant qu’on veut maintenant me mettre sur le corps.

— On a des intentions très-différentes, lui dis-je avec une froide sévérité. On désire que vous ne vous occupiez jamais de votre fils ; on ne vous l’a jamais présenté comme tel ; on ne vous en a jamais parlé ; et si la fantaisie vous venait de le réclamer un jour, comme la loi ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire à une protection tardive et usurpatrice. Ainsi n’outragez pas la noblesse et le dévouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir à tous les yeux, et même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui les couvre sera tombé. Au reste, il ne s’agit pas d’autre chose dans ce moment de crise décisive, comme vous l’appelez avec raison, que de secouer ce voile funeste. Il faut que vous remportiez la victoire sur des sentiments indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond. Il faut que vous sortiez d’ici plein de respect pour la mère de votre fils, et de reconnaissance pour son père adoptif, entendez-vous bien ? Il faut que vous me disiez que vous vous êtes conduit comme un enfant, comme un fou, ou bien que vous emportiez à tout jamais mon antipathie et mon dégoût pour votre caractère.

— Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore contre mon arrêt, il faut que je fasse amende honorable, parce que l’on m’a rendu père d’un enfant dont je n’ai jamais entendu parler et qui se trouve devoir être le mien ! Quelle épreuve dois-je subir pour prouver combien je suis repentant ? quelle pénitence publique dois-je faire pour laver mon crime ?

— Aucune ! Toute cette histoire est un secret entre quatre personnes, et vous êtes la cinquième. Mais si vous aviez la folie et le malheur de la publier, de la raconter à votre manière, je serais forcé de dire la vérité, et d’apprendre à tous ceux qui vous connaissent que vous en avez menti. Vous demandez des preuves matérielles, qui soient irrécusables ! comme si l’on pouvait en fournir ! comme s’il y en avait d’autres que des preuves morales ! C’est comme si vous déclariez que vous avez l’esprit trop épais et l’âme trop basse pour croire à autre chose qu’au témoignage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il n’y a pas un homme sur la terre qui ne pût méconnaître et repousser ses enfants sous prétexte qu’il n’a pas été témoin de tous les instants de l’existence de sa femme.

— Qu’exigez-vous donc de moi ? reprit-il avec une fureur concentrée. Que j’apprenne mon secret à tout le monde, et que je proclame la vertu de Marthe aux dépens de mon honneur ? C’est un duel à mort entre la réputation de cette femme et la mienne que vous me proposez !

— Nullement, Horace ; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez de quitter. Vingt salons n’ont pas les yeux ouverts sur le secret de votre vie domestique, et l’honneur de Marthe n’a pas besoin, comme celui d’une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis. Le milieu où ces événements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours avec elle. Si vous leur répondez qu’elle a été une amante sans foi et sans dignité, ce bruit pourra se répandre davantage et l’atteindre dans la position plus évidente et plus enviée qu’elle est en train de se faire. Mais vous pouvez garder votre dignité et la sienne, qui ne sont point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la conduite que vous devez tenir en cette circonstance, je vais vous la dire. Vous refuserez d’entrer dans aucune explication ; vous ne parlerez jamais de l’enfant qu’Arsène reconnaît et déclare, par un pieux mensonge, être le sien ; vous direz, du ton ferme et bref qui convient à un homme sérieux, que vous avez pour Marthe l’estime et le respect qu’elle mérite ; et croyez-moi, cette déclaration vous fera honneur, même aux yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul pourra leur faire excuser et taire vos égarements… Si vous aviez agi ainsi, même à l’égard d’une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peut-être réhabilité aujourd’hui dans l’estime de juges plus pointilleux et plus exigeants que ne le seront vos anciens camarades. »

Cette insinuation éleva un autre sujet d’explication, et Horace, consterné, reçut mes admonestations avec le silence de l’abattement. Mais en ce qui concernait Marthe, il se débattit longtemps, et pendant deux heures j’eus à lutter, non contre son incrédulité, elle était feinte, mais contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance, je voyais pourtant bien qu’il était ébranlé et que je gagnais du terrain. À neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu’il avait besoin d’être seul, de respirer l’air et de réfléchir en marchant. « Je reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le résultat de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout cela, si vous n’êtes pas horriblement las de moi. »

Il rentra vers une heure du matin avec un visage animé, bien que fort pâle encore, et avec des manières affectueuses et communicatives. « Eh, bien ? lui dis-je en secouant la main qu’il me tendait. — Eh bien ! me répondit-il, j’ai remporté la victoire, ou plutôt c’est Marthe et vous qui m’avez vaincu, et désormais vous ferez tous de moi ce que vous voudrez. J’étais un fou, un malheureux tourmenté de mille doutes poignants ; mais vous autres, vous êtes des êtres forts, calmes et sages. Vous m’aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se brouille dans les nuages de mon imagination. Écoutez ce qui m’est arrivé ; je veux tout vous dire. En vous quittant, j’ai été au Gymnase ; je voulais voir Marthe, travestie en comédienne sur cette scène mesquine, débiter en minaudant les gravelures sentimentales de nos petits drames bourgeois, Oui, je voulais la voir ainsi, pour me guérir à jamais du dépit qu’elle m’avait laissé dans l’âme, pour la mépriser intérieurement et me mépriser moi-même de l’avoir aimée. Je n’étais pas assis depuis cinq minutes, que je vois paraître un ange de beauté et que j’entends une voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C’était bien la beauté, c’était bien la voix de ma pauvre Marthe ; mais combien poétisées, combien idéalisées par la culture de l’esprit et par le travail sérieux de la séduction ! Je vous le disais autrefois : une femme qui n’est pas occupée avant tout du soin de plaire n’est pas une femme ; et dans ce temps-là, Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait une indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui lui faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle métamorphose, grand Dieu ! s’est opérée en elle ! quel luxe de beauté, quelle distinction de manières, quelle élégance de diction, quel aplomb, quelle grâce aisée ! et tout cela sans perdre cet air sim-