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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/253

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HORACE.

n’était pas souvent payée par ces dames, elle se décida à solliciter à ce théâtre l’emploi d’ouvreuse de loges. On lui prouva que c’était trop d’ambition, que la place était importante ; mais par pitié on lui accorda celle d’habilleuse, et les grandes coquettes furent contentes de son adresse et de sa promptitude.

Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait écouté les pièces et observé les acteurs avec attention, songea à s’essayer sur le théâtre. Il avait une mémoire prodigieuse. Il lui suffisait d’entendre deux répétitions pour savoir tous les rôles par cœur. On l’examina : on trouva qu’il ne manquait pas de dispositions pour le genre sérieux ; mais tous les emplois de ce genre étaient envahis, et il n’y avait de vacant qu’un emploi de comique, où il débuta par le rôle d’un valet fripon et battu. Arsène se traîna sur les planches, la mort dans l’âme, les genoux tremblants de honte et de répugnance, l’estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et d’émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement sifflé. Il supporta cet affront avec une indifférence stoïque. Il n’avait pas été braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre : c’était une tentative désespérée, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son enfant ; car il avait épousé Marthe dans son cœur, et adopté le fils d’Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitué à ces sortes de désastres, rit de la mésaventure de son débutant, et l’engagea à ne pas se risquer davantage ; mais il remarqua le sang-froid et la présence d’esprit dont il avait fait preuve au milieu de l’orage, sa prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible, et son entente du dialogue. Il conçut des espérances sur son avenir, et, pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de Belleville, il lui donna l’emploi de souffleur, dont il s’acquitta parfaitement. En peu de temps, Arsène montra qu’il s’entendait aussi aux costumes et aux décors, qu’il croquait vite et bien, qu’il avait du goût et de la science. Ce qu’il avait vu et copié chez M. Dusommerard lui servit en cette occasion. La modestie de ses prétentions, sa probité, son activité, son esprit d’ordre et d’administration, achevèrent de le rendre précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de désespoir, d’anxiétés, de souffrances et d’expédients, une sorte de factotum au théâtre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assurés et bien servis.

De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant dans la coulisse aux représentations, Marthe s’était familiarisée avec la scène. Sa vive intelligence avait saisi les côtés faibles et forts du métier. Elle retenait, comme malgré elle, des scènes entières, et, rentrée dans son grenier, elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec supériorité, critiquait l’exécution avec justesse, et, après avoir contrefait avec malice et enjouement la méchante manière des actrices, elle disait leur rôle comme elle le sentait, avec naturel, avec distinction, et avec une émotion touchante, qui plusieurs fois humecta les paupières d’Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que l’enfant, étonné des gestes et des inflexions de voix de sa mère, se rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsène s’écria : « Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.

— J’essaierais, répondit-elle, si j’étais sûre de conserver ton estime.

— Et pourquoi la perdrais-tu ? répondit-il ; ne suis-je pas, moi, un ex-mauvais acteur ? »

Marthe protégée par la grande coquette, qui voulait faire pièce à une ingénue, sa rivale et son ennemie, débuta dans un premier rôle, et elle eut un succès éclatant. Elle fut engagée quinze jours après, avec cinq cent francs d’appointements, non compris les costumes, et trois mois de congé. C’était une fortune ; l’aisance et la sécurité vinrent donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe fut associée au bien-être ; et, tout enflée de la brillante condition de ses jeunes amis, elle promenait l’enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d’un air de triomphe, cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle put dire, en l’élevant dans ses bras : « C’est le fils de madame Arsène ! »

Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le même toit, tout en laissant croire autour d’elle qu’elle était unie à lui, Marthe n’était cependant ni la femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a des conditions où un pareil mensonge est un acte d’impudence ou d’hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c’était un acte de prudence et de dignité, sans lequel elle n’eût pas échappé aux malignes investigations et aux prétentions insultantes de son entourage. Le couple modeste et résigné avait reconnu l’impossibilité où il était de se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes, il ne répugnait ni à l’un ni à l’autre de persévérer dans la voie péniblement tracée par ses pères ; certes, ni l’un ni l’autre ne se sentait porté par goût et par ambition vers la vocation vagabonde de l’artiste bohémien ; mais il est certain que le domaine de l’art était le seul où ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle, un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. Dans la hiérarchie sociale, toutes les positions s’acquièrent encore par droit d’hérédité. Celles qui s’enlèvent par droit de conquête sont exceptionnelles. Dans le prolétariat, comme dans les autres classes, elles exigent certains talents particuliers qu’Arsène n’avait pas et ne pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé seulement de procurer quelque bien-être aux objets de son affection, il n’avait pas songé à se perfectionner dans une spécialité quelconque. Il eût fait volontiers quelque dur et patient apprentissage, s’il eût été seul au monde ; mais, toujours chargé d’une famille, il avait été au plus pressé, acceptant toute besogne, pourvu qu’elle fût assez lucrative pour remplir le but généreux qu’il s’était proposé. Par surcroît de malheur, la force physique lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus nécessaire. Il fallait donc qu’il allât grossir le nombre, énorme déjà, des enfants perdus de cette civilisation égoïste qui a oublié de trouver l’emploi des pauvres maladifs et intelligents. À ceux-là le théâtre, la littérature, les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables, offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup se précipitent par mollesse, par vanité ou par amour du désordre, mais où, en général, le talent et le zèle ont des chances d’avenir. Arsène avait de l’aptitude et l’on peut même dire du génie pour toutes choses. Mais toutes choses lui étaient interdites, parce qu’il n’avait ni argent ni crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues études, et il ne pouvait pas s’y consacrer. Pour être administrateur, il fallait de grandes protections, et il n’en avait pas. La moindre place de bureaucrate est convoitée par cinquante aspirants. Celui qui remportera ne le devra ni à l’estime de son mérite, ni à l’intérêt qu’inspireront ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène ne pouvait donc frapper qu’à cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs, et qui s’ouvre devant l’audace et le talent, la porte du théâtre. C’est parfois le refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne le forçait pas à être souvent ce qu’il y a plus de vil. C’est là que vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c’est là que vont des hommes qui avaient peut-être reçu d’en haut le don de la prédication. Mais l’homme qui aurait pu, dans un siècle de foi, faire les miracles de la parole ; mais la femme qui, dans une société religieuse et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s’il faut qu’ils descendent au rôle d’histrion pour amuser un auditoire souvent grossier et injuste, parfois impie et obscène, quelle grandeur, quelle conscience, quelle élévation d’idées et de sentiments peut-on exiger d’eux, chassés qu’ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion ? Et cependant, à mesure que l’horreur du préjugé s’efface et ne vient plus ajouter le découragement, la révolte et l’isolement à ces causes de démoralisation déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples, que si l’honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont du moins possibles dans cette classe d’artistes. Je ne parle pas seulement des grandes célébrités, existences qui sont passées au rang de sommité sociale ; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de chastes, de laborieuses et de respectables.