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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/245

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HORACE.

d’un coup et lui faire sentir la joie au sein du désespoir. Elle fut d’abord effrayée ; mais elle ne chercha pas longtemps l’explication d’une visite aussi étrange. Toute la journée, toute la nuit précédente, toute la veille, attentive aux bruits sinistres du combat, dont le théâtre était voisin de sa demeure, elle n’avait eu qu’une pensée : « Horace est là, se disait-elle, et chacun de ces coups de fusil que j’entends peut avoir sa poitrine pour but. » Horace lui avait fait pressentir cent fois qu’il se jetterait dans la première émeute ; elle le croyait capable de persister dans une telle résolution. Elle avait pensé aussi à Laravinière, qu’elle savait ardent et prêt à toutes ces luttes ; mais elle avait entendu tant de fois Arsène détester les tragiques souvenirs des journées de 1830, qu’elle ne le supposait pas mêlé à celles-ci. Lorsqu’elle vit un homme tomber expirant devant elle, elle comprit que c’était un fugitif, un vaincu, et, de quelque parti qu’il fût, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu’en approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et souillé de sang, qu’elle songea à Arsène ; mais elle n’en crut pas ses yeux. Elle prit son tablier pour étancher ce sang et pour essuyer cette poudre, sans peur et sans dégoût : les malheureux ne sont guère susceptibles de telles faiblesses. Elle se pencha sur cette tête meurtrie et défigurée, qu’elle venait de poser sur ses genoux tremblants ; et alors seulement elle fut certaine que c’était là son frère dévoué, son meilleur ami. Elle le crut mort, et, laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui souriait encore avec une bouche contractée et des yeux éteints, elle l’embrassa à plusieurs reprises, et resta sans verser une larme, sans exhaler un gémissement, plongée dans un désespoir morne, voisin de l’idiotisme.

Quand elle eut recouvré quelque présence d’esprit, elle chercha dans le battement des artères à retrouver quelque symptôme de vie. Il lui sembla que le pouls battait encore ; mais le sien propre était si gonflé, qu’elle ne sentait pas distinctement et qu’elle ne put s’assurer de la vérité. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques voisins à son aide ; mais, se rappelant aussitôt que parmi ces gens, qu’elle ne connaissait pas encore, un scélérat ou un poltron pouvait livrer le proscrit à la vengeance des lois, elle tira le verrou de la porte, revint vers Arsène, joignit les mains, et demanda tout haut à Dieu, son seul refuge, ce qu’il fallait faire. Alors, obéissant à un instinct subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois elle tomba à côté de lui sans pouvoir le déranger ; puis tout à coup, remplie d’une force surnaturelle, elle l’enleva comme elle eût fait d’un enfant, et le déposa sur son lit de sangle, à côté d’un autre infortuné, d’un véritable enfant qui dormait là, insensible encore aux terreurs et aux angoisses de sa mère. « Tiens, mon fils, lui dit-elle avec égarement, voilà comme ta vie commence ; voilà du sang pour ton baptême, et un cadavre pour ton oreiller. » Puis elle déchira des langes pour essuyer et fermer les blessures d’Arsène. Elle lava son sang collé à ses cheveux ; elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle réchauffa ses mains avec son haleine, elle pria Dieu avec ferveur du fond de son âme désolée. Elle n’avait rien, et ne pouvait rien de plus.

Dieu vint à son secours, et Arsène reprit connaissance. Il fit un violent effort pour parler.

« Ne prends pas tant de peine, lui dit-il ; si mes blessures sont mortelles, il est inutile de les soigner ; si elles ne le sont pas, il importe peu que je sois soulagé un peu plus tôt. D’ailleurs je ne souffre pas ; assieds-toi là, donne-moi seulement un peu d’eau à boire, et puis laisse-moi ce mouchoir, j’arrêterai moi-même le sang qui coule de ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n’ai pas besoin d’autre appareil. Dis-moi que je ne rêve pas, car je suis heureux !… Heureux ? » ajouta-t-il avec effroi en se ravisant, car le souvenir de Laravinière venait de se réveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez à souffrir, il lui cacha l’horreur de cette pensée, et garda le silence. Il but l’eau avec une avidité qu’il réprima aussitôt. « Ôte-moi ce verre, lui dit-il ; quand les blessés boivent, ils meurent aussitôt. Je ne veux pas mourir, Marthe ; à cause de toi, il me semble que je ne dois pas mourir.

Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort et la vie. Dévoré d’une soif furieuse, il eut le courage de s’abstenir. Marthe était parvenue à arrêter le sang. Les blessures, quoique profondes, ne constituaient pas par elles-mêmes l’imminence du danger ; mais l’exaltation, le chagrin et la fatigue allumaient en lui une fièvre délirante, et il sentait du feu circuler dans ses artères. S’il eût cédé aux transports qui le gagnaient, il se fût ôté la vie ; car il sentait la rage de destruction qui l’avait possédé depuis deux jours se tourner maintenant contre lui-même. Dans cet état violent, il conservait cependant assez de force pour combattre son mal : son âme n’était pas abattue. Cette âme puissante, aux prises avec la désorganisation de la vie physique, ressentait un trouble cruel, mais se raidissait contre ses propres détresses, et, par des efforts presque surhumains, elle terrassait les fantômes de la fièvre et les suggestions du désespoir. Vingt fois il se leva, prêt à déchirer ses blessures, à repousser Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus et prenait pour un ennemi, à trahir le secret de sa retraite par des cris de fureur, à se briser la tête contre les murs. Mais alors il se faisait en lui des miracles de volonté. Son esprit, profondément religieux, conservait, jusque dans l’égarement, un instinct de prière et d’espérance ; et il joignait les mains en s’écriant : « Mon Dieu ! qu’est-ce que c’est ? où suis-je ? que se passe-t-il en moi et hors de moi ? M’abandonneriez-vous, mon Dieu ? ne me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et résignée ? » Puis, se tournant vers Marthe : « Je suis un homme, n’est-ce pas ? lui disait-il ; je ne suis pas un assassin, je n’ai pas versé à dessein le sang innocent ! je n’ai pas perdu le droit de l’invoquer ! Dis-moi que c’est bien toi qui es là, Marthe ! dis-moi que tu espères, que tu crois ! Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que je vive ou que je meure comme un homme, et non pas comme un chien. »

Puis il enfonçait son visage sur le traversin, pour étouffer les rugissements qui s’échappaient de sa poitrine ; il mordait les draps pour empêcher ses dents de se broyer les unes contre les autres ; et quand les objets prenaient à ses yeux des formes chimériques, quand Marthe se transformait dans son imagination en visions effrayantes, il fermait les yeux, il rassemblait ses idées, il forçait les hallucinations à céder devant la raison ; et de la main écartant les spectres, il les exorcisait au nom de la foi et de l’amour.

Cette lutte épouvantable dura près de douze heures. Marthe avait pris son enfant dans ses bras ; et lorsque Paul perdait courage et s’écriait douloureusement : « Mon Dieu, mon Dieu ! voilà que vous m’abandonnez encore ! » elle se prosternait et tendait à Arsène cette innocente créature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de respect craintif. Arsène n’avait encore exprimé aucune pensée par rapport à cet enfant. Il le voyait, il le regardait avec calme ; il ne faisait aucune question ; mais dès qu’il avait, malgré lui, laissé échapper un gémissement ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s’il ne l’avait pas éveillé. Une fois, après un long silence et une immobilité qui ressemblait à de l’extase, il dit tout à coup :

« Est-ce qu’il est mort ?

— Qui donc ? demanda Marthe.

— L’enfant, répondit-il, l’enfant qui ne crie plus ! il faut cacher l’enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. Donne-moi l’enfant que je le sauve ; je vais l’emporter sur les toits, et ils ne le trouveront pas. Sauvons l’enfant : vois-tu, tout le reste n’est rien, mais un enfant, c’est sacré. »

Et ainsi en proie à un délire où l’idée du devoir et du dévouement dominait toujours, il répéta cent fois : « L’enfant, l’enfant est sauvé, n’est-ce pas ?… Oh ! sois tranquille pour l’enfant, nous le sauverons bien. »

Quand il revenait à lui-même, il le regardait, et ne disait plus rien. Enfin cette agitation se calma, et il dormit pendant une heure. Marthe, épuisée, avait replacé l’enfant sur le lit, à côté du moribond. Assise sur une chaise, d’un de ses bras elle entourait son fils pour le