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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/244

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HORACE.

mourant et à demi fou. Le sang de Laravinière, mêlé au sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains engourdies, sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La douleur morale était si violente qu’elle ne lui permettait pas de sentir la douleur physique ; et cependant l’instinct de la conservation le guidait encore, sans qu’il pût se rendre compte de l’épuisement qui augmentait avec rapidité, sans qu’il eût connaissance de l’agonie qui commençait. « Mon Dieu, pensa-t-il en s’approchant de la fente entre les deux toits, si ma vie est encore bonne à quelque chose, conserve-la ; sinon, permets qu’elle s’éloigne bien vite ! » Et penchant le corps en avant, il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’élança sur le bord opposé. Alors, se traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses mains lui refusaient le service, il parvint jusqu’à la fenêtre qu’il cherchait, l’enfonça en posant ses deux genoux sur le vitrage, et, laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps, s’abandonnant avec indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux qu’il allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula évanoui sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu’il ne sentit pas, il eut comme une réaction de lucidité qui dura à peine quelques secondes. Ses yeux virent les objets ; son cerveau les comprit à peine, mais son cœur éprouva comme un dilatement de joie qui éclaira son visage au moment où il perdit connaissance.



Elle se pencha sur cette tête meurtrie. (Page 82.)

Qu’avait-il donc vu dans cette mansarde ? Une femme pâle, maigre, et misérablement vêtue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un enfant nouveau-né, qu’elle cacha avec épouvante derrière elle, en voyant un homme tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu cette femme. Pendant un instant aussi rapide que l’éclair, mais aussi complet qu’une éternité dans sa pensée, il l’avait contemplée ; et, oubliant tout ce qu’il avait souffert comme tout ce qu’il avait perdu, il avait goûté un bonheur que vingt siècles de souffrance n’eussent pu effacer. C’est ainsi qu’il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles sur la fiction du temps créée par les hommes, et sur la permanence de l’abstraction divine.

Marthe ne l’avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par la souffrance, la misère et la douleur, elle n’était pas soutenue par une exaltation fébrile qui pût la ranimer tout