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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/238

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HORACE.

qu’elle ferait le lendemain. D’abord elle apparut dès le matin sur le perron, en robe de chambre si blanche, si fine, si flottante, qu’elle rappelait Desdemona chantant la romance du Saule. Puis, pendant qu’on apprêtait les chevaux, elle se costuma en amazone du temps de Louis xiii, risquant une plume noire sur l’oreille, qui eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et qui était fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de Chailly. Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d’un goût exquis, et se couvrit de tant de parfums qu’Horace en eut la migraine.

Quant à lui, il s’était levé avant le jour pour s’équiper en chasseur convenable, et grâce à ma garde-robe, il s’improvisa un costume qui ne sentait pas trop le basochien de Paris. Je le prévins que mon cheval était un peu vif, et l’engageai à le traiter doucement. Ils partirent en assez bonne intelligence ; mais quand le cavalier fut sous le feu des regards de la châtelaine, il ne tint compte de mes avis, et eut de rudes démêlés avec sa monture. La galerie remarqua qu’il ne savait nullement gouverner un cheval.

« Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familièrement le comte de Meilleraie, adorateur principal de la vicomtesse ; vous vous ferez écraser contre la muraille. »

Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour prouver qu’il la méprisait, il fit cabrer son cheval avec rage. Il était hardi et solide, quoiqu’il eût peu de leçons de manège, et sachant bien qu’il ne pouvait lutter d’art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins les éclipser par son audace. Il réussit à effrayer la dame de ses pensées, au point qu’elle le supplia en pâlissant d’avoir plus de prudence. L’effet était produit, et le triomphe d’Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les femmes prisent plus le courage que l’adresse. Les hommes soutinrent que c’était un genre détestable, et qu’aucun d’eux ne voudrait prêter son cheval à un pareil fou ; mais la vicomtesse leur dit qu’aucun d’eux n’oserait faire de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d’insouciance. Comme elle voyait fort bien que toute cette crânerie d’Horace était en son honneur, elle lui en sut un gré infini, et s’occupa de lui seul tout le temps de la chasse. Horace l’y aida merveilleusement en ne la quittant presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-même toute l’indifférence qu’il y portait. Il ne savait pas plus chasser que manier un cheval, et comme il n’y eût fait que des fautes, il affecta un profond mépris pour cette passion grossière.

« Pourquoi êtes-vous donc venu ? lui dit madame de Chailly, qui voulait provoquer une réponse galante.

— J’y viens pour être auprès de vous, » répondit-il sans façon.

C’était plus que n’avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances servaient bien Horace ; car cette brusque déclaration qu’il lui jetait à la tête, et qu’un peu plus de savoir-vivre lui eût fait tourner plus délicatement, sembla à celle qui la recevait l’effet d’une passion violente et prête à tout oser. Cette femme, d’une beauté contestable et d’un cœur problématique, n’avait jamais été aimée. On l’avait attaquée et poursuivie par curiosité ou par amour-propre. Jamais on ne l’avait désirée, et elle ne désirait rien tant elle-même que d’inspirer un amour emporté, dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût et de fierté qu’elle avait travaillé à se faire. Elle espérait peut-être qu’un tel amour éveillerait en elle les émotions d’un enthousiasme qu’elle ne connaissait pas. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que son imagination était satisfaite à tous autres égards ; que sa vanité était blasée sur les triomphes de l’esprit et de la coquetterie, et qu’elle n’avait jamais éprouvé les transports que la beauté allume et que la passion entretient. Elle était lasse d’adulations, de soins et de fadeurs. Elle voulait voir faire des folies pour elle ; elle voulait, non plus de l’excitation, mais de l’enivrement, et Horace semblait tout disposé à ce rôle d’amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait faire cesser la langueur et l’ennui des vulgaires amours.

Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle l’avait conservé. C’était le marquis de Vernes, qui, à l’âge de cinquante ans, avait été son premier amant. Il y avait de cela une vingtaine d’années, et le monde ne l’avait pas su, ou n’en avait jamais été certain. Ami de la maison, ce roué habile avait profité des premiers sujets de dépit que l’infidélité du vicomte de Chailly avait donnés à sa femme. Il avait été le confident des chagrins de Léonie, et il en avait abusé pour séduire une enfant sans expérience, qui le regardait comme un père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n’avait eu d’autre défaut que la vanité ; cet affreux début dans la vie, avec un vieux libertin, développa des vices dans son cœur et dans son intelligence. Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue à jamais, si, à force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à s’en relever. Le marquis l’y aida ; non qu’il fût accessible au remords, mais parce que, dans l’espèce de morale qu’il s’était faite de ses vices, il tenait à honneur de ne pas flétrir une femme aux yeux du monde et aux siens propres. C’était un homme singulier, mystérieux, profond en ruses, et d’une dissimulation froide, au milieu de laquelle régnait une sorte de loyauté. Né pour la diplomatie, mais éloigné de cette carrière par les événements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète à satisfaire ses passions, non sans vanité, du moins sans scandale. Par exemple, il se piquait d’être ce que les femmes du monde appellent un homme sûr ; et bien qu’à son regard doucereusement cynique, à ses propos délicatement obscènes, à son ton finement dogmatique en matière de galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le débauché de premier ordre, jamais le nom d’une de ses maîtresses, fût-elle morte depuis quarante ans en odeur de sainteté, ne s’était échappé de ses lèvres ; jamais une femme n’avait été compromise par lui. Éconduit, il ne s’était jamais plaint ; trahi, il ne s’était jamais vengé. Aussi le nombre de ses conquêtes avait été fabuleux, quoiqu’il eût toujours été fort laid. N’aimant point par le cœur, et sachant bien qu’il ne devait ses triomphes qu’à son adresse, il n’avait jamais été aimé ; mais partout il s’était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus longtemps que ne le font les hommes qu’on aime, et qui nuisent à la réputation et au repos. Tant qu’il désirait, il était le persécuteur le plus dangereux du monde, et fascinait par une audace persévérante et glacée. Dès qu’il possédait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encore utile et précieux. Il se conduisait généreusement, faisait les actes du dévouement le plus délicat, travaillait à réparer l’existence de la femme qu’il avait souillée, en un mot, relevait en public, par sa tenue, ses discours et sa conduite, la réputation de celle qu’il avait perdue en secret. Il faisait tout cela froidement, systématiquement, soumettant toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes, tromper, soumettre et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l’amitié ; au second, la honte et la crainte ; au troisième, la reconnaissance et même une sorte de respect : bizarre résultat de l’amour à la fois le plus déloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passé par une cervelle humaine.

La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes du marquis. Désormais elle était la femme à laquelle il se montrait le plus dévoué. Le drame immonde de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui, avec elle, qu’avec la plupart des autres. Il n’avait pas trouvé chez elle le moindre entraînement, et il avait été forcé d’attaquer et de flatter sa vanité, plus ingénieusement et plus patiemment peut-être qu’il ne l’avait fait de sa vie. Sa triste victoire avait excité chez Léonie un dégoût profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et de la fureur. Elle l’avait menacé de dévoiler sa conduite à sa famille, de demander vengeance à son mari, même de se faire justice elle-même en le poignardant. Cette réaction violente n’était pas chez elle l’effet de la vertu outragée, mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si hautaine et si éprise d’elle-même, appartenir à un homme vieux, laid et froid ! Elle en faillit mourir, et ce fut là le plus grand chagrin de sa vie. Le marquis en fut effrayé,