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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/223

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HORACE.

soirée chez lui ; il ne vivait qu’au parterre des Italiens et de l’Opéra. Là il était condamné à ne point briller ; mais c’était pour lui une jouissance que de lever les yeux sur ces femmes qui étalent, dans les loges, leur beauté ou leur luxe devant une foule de jeunes gens pauvres, avides de plaisir, d’éclat et de richesse. Il connaissait par leurs noms toutes les femmes à la mode dont les titres, l’argent et l’orgueil semblaient mettre une barrière infranchissable à sa convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs équipages et leurs amants ; il se tenait au bas de l’escalier pour les voir défiler devant lui lentement, les épaules mal cachées par des fourrures qui tombaient parfois tout à fait en l’effleurant, et qui bravaient audacieusement l’audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n’a rien dit de trop en peignant l’impudence singulière des femmes du grand monde ; mais c’était une brutalité philosophique dont Horace ne songeait guère à être complice. Son ambition hardie n’était pas blessée de ces regards froids et provoquants par lesquels cette espèce de femmes semble vous dire : « Admirez, mais ne touchez pas. » Le regard effronté d’Horace semblait leur répondre : « Ce n’est pas à moi que vous diriez cela. » Enfin, les émotions de la scène, la puissance de la musique, la contagion des applaudissements, tout, jusqu’à la fantasmagorie du décor et l’éclat des lumières, enivrait ce jeune homme, qui, après tout, n’avait en cela d’autre tort que d’aspirer aux jouissances offertes et retirées sans cesse par la société aux pauvres, comme l’eau à la soif de Tantale.

Aussi, lorsqu’il rentrait dans sa mansarde obscure et délabrée, et qu’il trouvait Marthe froide et pâle, assoupie de fatigue auprès d’un feu éteint, il éprouvait un malaise où le remords et le dépit se combattaient douloureusement. Alors, à la moindre occasion, l’orage recommençait ; et Marthe, n’espérant pas guérir d’une passion aussi funeste, désirait et appelait la mort avec énergie.

Dans ces sortes de secrets domestiques, dès qu’on a laissé tomber le premier voile on éprouve de part et d’autre le besoin d’invoquer le jugement d’un tiers ; on le recherche, tantôt comme un confident, tantôt comme un arbitre. Laravinière fut médiateur dans les commencements. Il était fâché de se sentir entraîné à prendre part dans la querelle, et il avouait à Arsène que, malgré ses résolutions de neutralité, il était obligé de contracter avec Horace une sorte d’amitié. En effet, ce dernier lui témoignait une confiance et lui prouvait souvent une générosité de cœur qui l’engageait de plus en plus. Horace avait, en dépit de tous ses défauts, des qualités séduisantes ; il était aussi prompt à se radoucir qu’il l’était à s’emporter. Une parole sage trouvait toujours le chemin de sa raison ; une parole affectueuse trouvait encore plus vite celui de son cœur. Au milieu d’un débordement inouï d’orgueil et de vanité, il revenait tout à coup à un repentir modeste et ingénu. Enfin, il offrait tour à tour le spectacle des dispositions et des instincts les plus contraires, et la dispute que nous avons rapportée en gros ci-dessus résume toutes celles qui suivirent, et que Laravinière fut appelé à terminer.

Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelées un certain nombre de fois, Laravinière, obéissant, ainsi qu’Arsène le lui avait conseillé, à la spontanéité de ses impressions, se sentit porté à moins d’indulgence envers Horace. Il y a, dans le retour fréquent d’un même tort, quelque chose qui l’aggrave et qui lasse la patience des âmes justes. Peu à peu Laravinière fut tellement fatigué de la facilité avec laquelle Horace s’accusait lui-même et demandait pardon, que son admiration pour cette facilité se changea en une sorte de mépris. Il arriva enfin à ne voir en lui qu’un hâbleur sentimental, et à sentir sa conscience dégagée de cette affection dont il n’avait pu se défendre. Cet arrêt définitif était bien sévère, mais il était inévitable de la part d’un caractère aussi ferme et aussi égal que l’était celui de Jean.

« Mon pauvre camarade, dit-il à Horace un jour que celui-ci invoquait encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage que je ne m’intéresse plus du tout à vos amours. Je suis fatigué de voir d’un côté une folie et de l’autre une faiblesse incurable. Je devrais dire peut-être faiblesse et folie de part et d’autre ; car il y a de la monomanie chez Marthe, à vous aimer si constamment, et chez vous il y a une faiblesse misérable dans toutes ces parades de violence dont vous nous régalez. Je vous ai cru d’abord égoïste, et puis je vous ai cru bon. Maintenant je vois que vous n’êtes ni bon ni mauvais ; vous êtes froid, et vous aimez à vous démener dans un orage de passions factices ; vous avez une nature de comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir de vos trépignements, de vos déclamations et de vos sanglots, vous vous amusez à nos dépens, j’en suis certain. Oh ! ne vous fâchez pas, ne roulez pas les yeux comme Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le poing. J’ai vu cela si souvent, qu’à tout ce que vous pourriez faire ou dire je répondrais connu ! Je suis un spectateur usé, et désormais aussi froid qu’un homme qui a ses entrées au théâtre. Je sais que vous êtes puissant dans le drame ; mais je sais toutes vos pièces par cœur. Si vous voulez que je vous écoute, reprenez votre sérieux, jetez votre poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaïquement que vous n’aimez plus votre maîtresse parce qu’elle vous ennuie, et autorisez-moi à le lui faire comprendre avec tous les égards et les ménagements qui lui sont dus. C’est alors seulement que je vous rendrai mon estime et que je vous croirai un homme d’honneur.

— Eh bien, dit Horace avec une rage concentrée, je consens à vous parler froidement, très-froidement ; car je sais me vaincre, et commence par vous dire sérieusement et tranquillement que vous me rendrez raison de toutes les insultes que vous venez de me faire…

— Allons au fait, reprit Jean. C’est la dixième fois depuis un mois que vous me provoquez ; et c’eût été vous rendre service que de vous prendre au mot ; mais j’ai un meilleur emploi à faire de mon sang que de le compromettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous donc que je fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons à l’escrime, et en conséquence souffrez que je refuse votre nouveau défi.

— Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme la mort.

— Vous m’insulterez publiquement ? vous me donnerez un soufflet ? mais avec un croc-en-jambe et un revers de mon frère-jean… Dieu m’en préserve, Horace ! ces façons-là sort bonnes avec les mouchards et les gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus, j’ai encore pour vous quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutôt que d’y répondre. Taisez-vous donc. Je vous préviens que je ne me défendrai pas, et qu’il y aurait lâcheté de votre part à m’attaquer.

— Mais qui donc ici attaque et provoque ? qui donc est lâche, trois fois lâche, de vous ou de moi ? Vous m’accablez d’outrages, vous me traitez avec le dernier mépris, et vous dites que vous ne m’accorderez point de réparation ! Ah ! dans ce moment, je comprends le duel des Malais, qui déchirent leurs propres entrailles en présence de leur ennemi.

— Voilà une belle phrase, Horace, mais c’est encore de la déclamation ; car je ne suis pas votre ennemi ; et je jure que je ne veux pas vous insulter. Je vous donne une leçon amicale, et vous pouvez bien la recevoir, puisque vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a longtemps que je vous l’épargne et que j’accepte de votre part des excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre vous.

— Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci ; vous me faites rougir de l’abandon et de la loyauté de cœur que j’ai eus avec vous.

— Je n’en abuse pas, puisque c’est pour vous empêcher de vous humilier de nouveau que je vous défends d’y revenir.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’ai-je donc fait, s’écria Horace en pleurant de rage et en se tordant les mains, pour être traité de la sorte ?

— Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit Laravinière. Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre créature qui vous adore et que vous n’estimez seulement pas.