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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/22

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

pourraient s’en charger. D’une part, il y avait le motif d’économiser quelques journées d’ouvrier ; de l’autre, cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours quelque chose d’inachevé, comme si, après un effort l’activité épuisée demandait un repos indispensable et les délices de la négligence avant la fin de la tâche.

Marcelle compara cette grossière et repoussante opulence agricole, au poétique bien-être du meunier ; et elle lui aurait adressé quelque réflexion à cet égard, si, au milieu des cris de détresse des dindons effarouchés et pourtant immobiles de terreur, du sifflement des oies mères de famille, et des aboiements de quatre ou cinq chiens maigres au poil jaune, elle eût pu placer une parole. Comme c’était le dimanche, les bœufs étaient à l’étable et les laboureurs sur le pas de la porte, dans leurs habits de fête, c’est-à-dire en gros drap bleu de Prusse, de la tête aux pieds. Ils regardèrent entrer la patache avec beaucoup d’étonnement, mais aucun ne se dérangea pour la recevoir et pour avertir le fermier de l’arrivée d’une visite. Il fallut que Grand-Louis servît d’introducteur à madame de Blanchemont ; il n’y fit pas beaucoup de façons et entra sans frapper, en disant :

— Madame Bricolin, venez donc ! voilà madame de Blanchemont qui vient vous voir.

Cette nouvelle imprévue causa un si vif saisissement aux trois dames Bricolin qui venaient de rentrer de la messe, et qui étaient en train de manger debout une légère collation, qu’elles restèrent stupéfaites, se regardant comme pour se demander ce qu’il fallait dire et faire en pareille circonstance ; et elles n’avaient pas encore bougé de leur place lorsque Marcelle entra. Le groupe qui se présenta à ses regards était composé de trois générations. La mère Bricolin, qui ne savait ni lire ni écrire, et qui était vêtue en paysanne ; madame Bricolin, épouse du fermier, un peu plus élégante que sa belle-mère, ayant à peu près la tenue d’une gouvernante de curé : celle-là savait signer son nom lisiblement, et trouver les heures du lever du soleil et les phases de la lune dans l’almanach de Liège ; enfin, mademoiselle Rose Bricolin, belle et fraîche en effet comme une rose du mois de mai, qui savait très-bien lire des romans, écrire la dépense de la maison et danser la contredanse. Elle était coiffée en cheveux, et portait une jolie robe de mousseline couleur de rose, qui dessinait à merveille une taille charmante, un peu trop modelée par l’exagération du corsage et des manches collantes, à la mode du moment. Cette ravissante figure, dont l’expression était fine et naïve à la fois, effaça chez Marcelle le fâcheux effet de la mine aigre et dure de sa mère. La grand’mère, hâlée et ridée comme une campagnarde éprouvée, avait une physionomie ouverte et hardie. Ces trois femmes restaient la bouche béante : la mère Bricolin se demandant de bonne foi si cette belle jeune dame était la même qu’elle avait vue venir quelquefois au château trente ans auparavant, c’est-à-dire la mère de Marcelle, qu’elle savait pourtant bien être morte depuis longtemps ; madame Bricolin, la fermière, s’apercevant qu’elle avait remis trop vite, en rentrant de la messe, un tablier de cuisine sur sa robe de mérinos marron ; et mademoiselle Rose pensant rapidement qu’elle était irréprochablement vêtue et chaussée, et qu’elle pouvait, grâce au dimanche, être surprise par une élégante Parisienne, sans avoir à rougir de quelque occupation domestique trop vulgaire.

Madame de Blanchemont avait toujours été, aux yeux de la famille Bricolin, un être problématique qui existait peut-être, qu’on n’avait jamais vu et qu’on ne verrait certainement jamais. On avait connu monsieur son mari, qu’on n’aimait point parce qu’il était hautain, qu’on n’estimait pas parce qu’il était dépensier, et qu’on ne craignait guère parce qu’il avait toujours besoin d’argent et qu’il s’en faisait avancer à tout prix. Depuis sa mort, on pensait n’avoir jamais à traiter qu’avec des hommes d’affaires, vu que le défunt avait dit maintes fois, en produisant la complaisante signature de sa femme : Madame de Blanchemont est un enfant qui ne s’occupera jamais de tout cela, et qui s’inquiète fort peu d’où lui vient l’argent, pourvu que je lui en apporte. Bien entendu que le mari avait coutume de mettre sur le compte des goûts dispendieux de sa femme les prodigalités qu’il faisait à ses maîtresses. On ne soupçonnait donc nullement le caractère véritable de la jeune veuve, et madame Bricolin crut faire un rêve en la voyant tomber en personne au beau milieu de la ferme de Blanchemont. Devait-elle s’en réjouir ou s’en affliger ? Cette apparition bizarre était-elle d’un bon ou d’un mauvais augure pour la prospérité des Bricolin ? Venait-on réclamer ou demander ?

Tandis que, livrée à ces soudaines perplexités, la fermière examinait Marcelle à peu près comme une chèvre qui se met sur la défensive à la vue d’un chien étranger au troupeau, Rose Bricolin, subitement gagnée par l’air affable et la mise simple de l’étrangère, avait eu le courage de faire deux pas vers elle. La grand’mère fut la moins embarrassée des trois. Le premier moment de surprise dissipé, et sa tête affaiblie ayant fait un effort pour comprendre à qui elle avait affaire, elle s’approcha de Marcelle avec une brusque franchise, et lui fit accueil à peu près dans les mêmes termes, quoique avec moins de distinction et de grâce que la meunière d’Angibault. Les deux autres, un peu rassurées par l’air doux et bienveillant avec lequel Marcelle leur demanda l’hospitalité pour deux ou trois jours, ayant, disait-elle, à s’entretenir de ses affaires avec M. Bricolin, s’empressèrent bientôt de lui offrir à déjeuner.

Le refus de Marcelle fut motivé sur l’excellent repas qu’elle avait pris une heure auparavant au moulin d’Angibault, et c’est alors seulement que les regards des trois dames Bricolin se portèrent sur le Grand-Louis qui se tenait près de la porte, causant farine avec la servante comme pour avoir prétexte à rester un peu. Ces trois regards furent très différents. Celui de la grand’mère fut amical, celui de sa belle-fille plein de dédain, celui de Rose incertain et indéfinissable comme s’il eût été mêlé de l’un et de l’autre sentiment intérieur.

— Comment s’écria madame Bricolin d’un ton dolent et railleur, lorsque Marcelle eut raconté en peu de mots ses aventures de la nuit, vous avez été forcée de coucher dans ce moulin ? Et nous ne le savions pas ! Eh ! pourquoi cet imbécile de meunier ne vous a-t-il pas amenée ici tout de suite ? Ah ! mon Dieu ! quelle mauvaise nuit vous avez dû passer, Madame !

— Excellente, au contraire, j’ai été traitée comme une reine, et j’ai mille obligations à M. Louis et à sa mère.

— Mais ça ne m’étonne pas, dit la mère Bricolin ; la Grand’Marie est une si brave femme, et elle tient sa maison si proprement ! C’est mon amie de jeunesse, à moi ; nous avons gardé les moutons ensemble, sauf votre respect ; nous étions deux jolies filles dans ce temps-là, à ce qu’on disait, quoiqu’il n’y paraisse plus, n’est-ce pas, Madame ? Nous n’en savions pas plus long l’une que l’autre : filer, tricoter, faire les fromages, et voilà tout. Nous nous sommes mariées bien différemment ; elle a pris plus pauvre qu’elle, et moi j’ai épousé plus riche que moi. C’est l’amour qui a fait ces deux mariages-là ! ça se voyait dans notre temps ; à présent on ne se marie que par intérêt, et les écus comptent plus que les sentiments. Ce n’en est pas mieux, n’est-ce pas, madame de Blanchemont ?

— Je suis tout à fait de votre avis, dit Marcelle.

— Eh ! mon Dieu ! ma mère, quels contes faites-vous là à Madame ? reprit aigrement madame Bricolin. Croyez-vous que vous l’amusez avec vos vieilles histoires ? Eh ! meunier, ajouta-t-elle d’un ton impératif, allez donc voir si M. Bricolin est dans la garenne ou à son champ d’avoine derrière la maison. Vous lui direz de venir saluer madame.

M. Bricolin, répondit le meunier avec un regard clair et un air de bravade enjouée, n’est ni à son champ d’avoine, ni à la garenne ; je l’ai aperçu en passant qui buvait chopine et pinte avec M. le curé au presbytère.

— Ah ! oui ! dit la mère Bricolin, il doit être au précipitère. M. le curé a grand soif et grand faim après la grand’messe, et il aime qu’on lui tienne compagnie. Dis-