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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/213

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HORACE.

figures de femmes dont le romantisme avait rempli l’imagination des jeunes gens, l’élément féminin du dix-huitième siècle, le Pompadour, comme on commençait à dire, arrivait dans sa primeur de résurrection, et faisait passer dans nos rêves des beautés plus piquantes et plus dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette époque, la définition ingénieuse du joli, dans le goût, dans les arts, dans les modes ; il la donnait à tout propos, et toujours avec grâce et avec charme. L’école de Hugo avait embelli le laid, et le vengeait des proscriptions pédantesques du beau classique. L’école de Janin ennoblissait le maniéré et lui rendait toutes ses séductions, trop longtemps niées et outragées par le mépris un peu brutal de nos souvenirs républicains. Sans qu’on y prenne garde, la littérature fait de ces miracles. Elle ressuscite la poésie des époques antérieures ; et, laissant dormir dans le passé tout ce qui fut pour les intelligences du passé l’objet de justes critiques, elle nous apporte, comme un parfum oublié, les richesses méconnues d’un goût qui n’est plus à discuter, parce qu’il ne règne plus arbitrairement. L’art, quoiqu’il se pose en égoïste (l’art pour l’art), fait de la philosophie progressive sans le savoir. Il fait sa paix avec les fautes et les misères du passé, pour enregistrer, ainsi qu’en un musée, les monuments de la conquête.

Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables de cette époque si impressionnable déjà, vivant plus de fiction que de réalité, regardait sa nouvelle maîtresse à travers les différents types que ses lectures lui avaient laissés dans la tête. Mais quoique ce fussent des types charmants dans les poèmes et dans les romans, ce n’étaient point des types vrais et vivants dans la réalité présente. C’étaient des fantômes du passé, riants ou terribles. Alfred de Musset avait pris pour épigraphe de ses belles esquisses le mot de Shakspeare : Perfide comme l’onde ; et quand il traçait des formes plus pures et plus idéales, habitué à voir dans les femmes de tous les temps les dangereuses filles d’Eve, il flottait entre un coloris frais et candide et des teintes sombres et changeantes qui témoignaient de sa propre irrésolution. Ce poëte enfant avait une immense influence sur le cerveau d’Horace. Quand celui-ci venait de lire Portia ou la Camargo, il voulait que la pauvre Marthe fût l’une ou l’autre. Le lendemain, après un feuilleton de Janin, il fallait qu’elle devînt à ses yeux une élégante et coquette patricienne. Enfin, après les chroniques romantiques d’Alexandre Dumas, c’était une tigresse qu’il fallait traiter en tigre ; et après la Peau de chagrin de Balzac, c’était une mystérieuse beauté dont chaque regard et chaque mot recelait de profonds abîmes.

Au milieu de toutes les fantaisies d’autrui, Horace oubliait de regarder le fond de son propre cœur et d’y chercher, comme dans un miroir limpide, la fidèle image de son amie. Aussi, dans les premiers temps, fut-elle cruellement ballottée entre les femmes de Shakspeare et celles de Byron.

Cette appréciation factice tomba enfin, quand l’intimité lui montra dans sa compagne une femme véritable de notre temps et de notre pays, tout aussi belle peut-être dans sa simplicité que les héroïnes éternellement vraies des grands maîtres, mais modifiée par le milieu où elle vivait, et ne songeant point à faire du modeste ménage d’un étudiant de nos jours la scène orageuse d’un drame du moyen âge. Peu à peu Horace céda au charme de cette affection douce et de ce dévouement sans bornes dont il était l’objet. Il ne se raidit plus contre des périls imaginaires ; il goûta le bonheur de vivre à deux, et Marthe lui devint aussi nécessaire et aussi bienfaisante qu’elle lui avait semblé lui devoir être funeste. Mais ce bonheur ne le rendit pas expansif et confiant : il ne le ramena pas vers nous ; il ne lui inspira aucune générosité à l’égard de Paul Arsène. Horace ne rendit jamais à Marthe la justice qu’elle méritait dans le passé aussi bien que dans le présent ; et, au lieu de reconnaître qu’il l’avait mal comprise, il attribua à sa domination jalouse la victoire qu’il croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe aurait désiré lui inspirer une plus noble confiance : elle souffrait de voir toujours le feu de la colère et de la haine prêt à se rallumer au moindre mot qu’elle hasarderait en faveur de ses amis méconnus. Elle rougissait des précautions minutieuses et assidues qu’elle était forcée de prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en écartant toute ombre de soupçon. Mais comme elle n’avait aucune velléité d’indépendance étrangère à son amour, comme, à tout prendre, elle voyait Horace satisfait de ses sacrifices et fier de son dévouement, elle se trouvait heureuse aussi ; et pour rien au monde elle n’eût voulu changer de maître.

Cet état de choses constituait un bonheur incomplet, coupable en quelque sorte ; car aucun des deux amants n’y gagnait moralement et intellectuellement, ainsi qu’il l’aurait dû faire dans les conditions d’un plus pur amour. Je crois qu’on doit définir passion noble celle qui nous élève et nous fortifie dans la beauté des sentiments et la grandeur des idées ; passion mauvaise, celle qui nous ramène à l’égoïsme, à la crainte et à toutes les petitesses de l’instinct aveugle. Toute passion est donc légitime ou criminelle, suivant qu’elle amène l’un ou l’autre résultat, bien que la société officielle, qui n’est pas le vrai consentement de l’humanité, sanctifie souvent la mauvaise en proscrivant la bonne.

L’ignorance où, la plupart du temps, nous naissons et mourons par rapport à ces vérités, fait que nous subissons les maux qu’entraîne leur violation, sans savoir d’où vient le mal et sans en trouver le remède. Alors nous nous acharnons à alimenter la cause de nos souffrances, croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment sans cesse.

C’est ainsi que vivaient Marthe et Horace : lui croyant arriver à la sécurité en redoublant d’ombrage et de précautions pour régner sans partage ; elle, croyant calmer cette âme inquiète en lui faisant sacrifice sur sacrifice, et donnant par là chaque jour plus d’extension à sa douloureuse tyrannie ; car dans toutes les espèces de despotisme, l’oppresseur souffre au moins autant que l’opprimé.

Le moindre échec devait donc troubler cette fragile félicité ; et, la jalousie apaisée, la satiété devait s’emparer d’Horace. Il en fut ainsi dès que son existence redevint difficile. Un ennemi veillait à sa porte, c’était la misère. Pendant trois mois il avait réussi à l’écarter, en confiant à Marthe une petite somme que ses parents lui avaient envoyée en surplus de sa pension. Cette somme, il l’avait demandée pour payer des dettes imprévues, dont il n’osait avouer qu’une très-petite partie, tant elles dépassaient le budget de sa famille ; et au lieu de la consacrer à amortir cette portion de la dette, il l’avait attribuée aux besoins journaliers de son nouveau ménage, accordant à peine aux créanciers quelques légers à-compte, dont ils avaient bien voulu se contenter. Son tailleur était le moins compromis dans cette banqueroute imminente. J’avais donné ma caution, et je commençais à m’en repentir un peu, car les dépenses allaient leur train, et chaque fois qu’on présentait le mémoire à Horace, il se tirait d’affaire par des promesses et des commandes nouvelles, toujours plus considérables à mesure que la dette augmentait : il n’avait plus le droit de limiter le dandysme que ce fournisseur, bien avisé dans ses propres intérêts, venait chaque jour lui imposer. Quand je vis qu’il y avait spéculation de la part de ce dernier et légèreté inouïe de la part d’Horace, je me crus en droit de borner ma caution aux dépenses faites, et de signifier au tailleur qu’elle ne s’étendrait pas aux dépenses à faire. Déjà j’étais engagé pour plus d’une année de mon petit revenu ; je prévoyais une gêne dont je me ressentis, en effet, pendant dix ans, et que je n’avais pas le droit d’imposer à des êtres plus chers et plus précieux que ce nouvel ami, si peu soigneux de son honneur et du mien. Quand il sut mes réserves, il fut indigné de ce qu’il appelait ma méfiance, et m’écrivit une lettre pleine d’orgueil et d’amertume, pour m’annoncer qu’il ne voulait plus recevoir de moi aucun service, qu’il avait subi ma protection à son insu et par oubli total de mes offres et de mes démarches, qu’il me priait de ne plus me mêler de ses