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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/205

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HORACE.

sence de son rival, s’était battu les flancs pour être aimable, et celle qui l’aimait ne se faisait pas prier pour trouver son esprit ravissant. Elle ne s’était seulement pas doutée que Paul eût la mort dans l’âme, et mon visage altéré ne lui en donnait pas le moindre soupçon. Ô égoïsme de l’amour ! pensai-je.

XV.

Dès le lendemain Arsène vint chercher ses sœurs ; et, sans presque leur donner le temps de nous faire leurs adieux, il les emmena silencieusement dans le nouveau domicile qu’il leur avait préparé à la hâte.

— Maintenant, leur dit-il, vous êtes libres de me dire si vous voulez rester ici ou si vous aimez mieux retourner au pays.

— Retourner au pays ? s’écria Louison stupéfaite ; tu veux donc nous renvoyer, Paul ? tu veux donc nous abandonner ?

— Ni l’un ni l’autre, répondit-il ; vous êtes mes sœurs, et je connais mon devoir. Mais j’ai cru que vous haïssiez la capitale et que vous désiriez partir.

Louison répondit qu’elle s’était habituée à la vie de Paris, qu’elle ne trouverait plus d’ouvrage au pays, puisque son départ lui avait fait perdre sa clientèle, et qu’elle désirait rester.

Depuis qu’à force d’écouter à travers la cloison, Louise avait surpris tous les secrets de notre ménage, elle s’était réconciliée avec le séjour de Paris, grâce aux avantages qu’elle avait cru pouvoir tirer du dévouement incomparable de son frère. Jusque-là elle n’avait pas connu Arsène ; elle avait compté sur une sorte d’assistance, mais non pas sur un complet abandon de ses goûts, de sa liberté, de son existence tout entière. Elle n’avait pas compris non plus cette activité, ce courage, cette aptitude au gain, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui se développaient en lui lorsqu’il était mû par une passion généreuse. Dès qu’elle sut tout le parti qu’on pouvait tirer de lui, elle le regarda comme une proie qui lui était assurée et qu’elle devait se mettre en mesure d’accaparer. Les seules passions qui gouvernent les femmes mal élevées, lorsqu’une grandeur d’âme innée ne contre-balance pas les impressions journalières, ce sont la vanité et l’avarice. L’une les mène au désordre, l’autre à l’égoïsme le plus étroit et le plus impitoyable. Louison, privée de bonne heure des soins d’une mère, sacrifiée à une marâtre, et abandonnée à de mauvais exemples ou à de mauvaises inspirations, devait subir l’une ou l’autre de ces passions funestes. Elle pencha par réaction vers celle que sa belle-mère n’avait pas, et, vertueuse par haine du vice qu’elle avait sous les yeux, elle se livra par instinct à celui que lui suggéraient la misère et les privations. Elle devint cupide ; et, ne songeant plus qu’à satisfaire ce besoin impérieux, elle y puisa une adresse et une fourberie dont son intelligence bornée n’eût pas semblé susceptible. C’est ainsi qu’elle avait poussé Marthe dans le piège, et que désormais elle se flattait de régner sans partage sur la conscience de son frère.

« Ce qu’il faisait pour nous, disait-elle tout bas à Suzanne, à cause de cette païenne, il le fera encore mieux quand il saura, grâce à nous, combien elle en était indigne. »

Suzanne n’avait pas, à beaucoup près, l’âme aussi noire que sa sœur ; mais, habituée à trembler devant elle, elle n’avait que des remords tardifs ou des réactions avortées. Arsène était bien loin de soupçonner la bassesse calculée des intentions de Louise. Il attribua son affreuse perfidie envers Marthe à une de ces haines de femme fondées sur le préjugé, l’intolérance religieuse et l’esprit de domination refoulé jusqu’à la vengeance. Il trouva bien une monstrueuse inconséquence entre sa conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur farouche ; il attribua ces contradictions à l’ignorance, à une dévotion mal entendue. Il en fut attristé profondément ; mais, plein de compassion et de courage, il résolut d’ensevelir dans le secret de son âme le crime de cette sœur altière et cruelle. Il se promit de la convertir peu à peu à des sentiments plus vrais et plus nobles ; et de ne lui faire de reproches que le jour où elle serait capable de comprendre sa faute et de la réparer. Par la suite il disait à Eugénie, informée malgré sa discrétion de ce qui s’était passé entre sa sœur et lui :

« Que voulez-vous ! si je vous eusse dit alors le mal qu’elle m’avait fait, vous l’auriez tous haïe et méprisée ; vous eussiez dit : C’est un monstre ! Et comme la perte de l’estime des honnêtes gens est le plus grand malheur qui puisse arriver, ma sœur m’a causé dans ce moment-là tant de pitié, que je n’ai presque pas eu de colère. »

Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, qu’elle prit pour un redoublement d’affection.

« Si vous désirez rester ici et que ce soit dans vos intérêts, leur dit-il, je ne m’y oppose pas. Je vous chercherai de l’ouvrage, et je vous soutiendrai en attendant. Nous ne sommes pas assez fortunés pour avoir des logements séparés ; je demeurerai avec vous. Voilà qui est convenu jusqu’à nouvel ordre.

— Qu’est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre ? demanda Louison.

— Cela veut dire jusqu’à ce que vous puissiez vous passer de moi, répondit-il ; car ma vie n’est pas assurée contre la mort comme une maison contre l’incendie. Avisez donc peu à peu aux moyens de vous rendre indépendantes, soit par d’honnêtes mariages, soit en vous faisant, par votre intelligence et votre activité, une bonne clientèle.

— Sois sûr, dit Louison un peu déconcertée, en affectant de la fierté, que nous ne resterons pas à ta charge sans rien faire ; nous voulons au contraire te débarrasser de nous le plus tôt possible.

— Il ne s’agit pas de cela, reprit Arsène, qui craignit de l’avoir blessée. Tant que je serai vivant, tout ce qui est à moi est à vous ; mais, je vous l’ai dit, je ne suis pas immortel, et il faut songer…

— Mais quelles idées a-t-il donc aujourd’hui ! s’écria Louison en se retournant avec effroi vers Suzanne ; ne dirait-on pas qu’il veut se faire périr ? Ah çà, mon frère, est-ce que le chagrin te prend ? Est-ce que tu vas te faire de la peine pour cette…

— Je vous défends de jamais prononcer devant moi le nom de Marthe ! dit Arsène avec une expression qui fit pâlir les deux sœurs. Je vous défends de jamais me parler d’elle, même indirectement, soit en bien, soit en mal, entendez-vous ? La première fois que cela vous arrivera, vous me verrez sortir d’ici pour n’y jamais rentrer. Vous êtes averties.

— Il suffit, dit Louison terrassée, on s’y conformera. Mais ce n’est pas vous parler d’elle, Paul, que de vous conjurer de ne pas avoir de chagrin.

— Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la même énergie, et je ne veux pas non plus qu’on m’interroge. J’ai parlé de mort tout à l’heure, et je dois vous dire que je ne suis pas homme à me suicider. Je ne suis pas un lâche ; mais le temps est à la guerre, et je ne dis pas qu’une révolution se déclarant, je n’y prendrais point part comme j’ai déjà fait l’année dernière. Ainsi, habituez-vous à l’idée de vous suffire un jour à vous-mêmes, comme d’honnêtes artisanes doivent et peuvent le faire. Je vais à mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant ; car dans quelques jours vous aurez de l’ouvrage. Mais je vous défends d’en demander ou d’en accepter d’Eugénie. »

« Vois-tu, dit Louison à sa sœur dès qu’il fut sorti, tout a réussi comme je le voulais. Il déteste aussi Eugénie à présent. Il croit que c’est elle qui a perdu Marthe. »

Suzanne baissa la tête avec embarras, puis elle dit : « Il a le cœur bien gros ; il ne pense qu’à mourir.

— Bah ! c’est l’histoire du premier jour, reprit l’autre ; tu verras que bientôt il n’y pensera plus. Arsène est fier ; il ne voudra pas se faire de la peine pour une fille qui se moque de lui avec un autre, et tu verras aussi qu’il sera le premier à nous en parler, et à être content quand nous dirons du mal d’elle.