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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/202

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HORACE.

et aux miens propres. Je n’ai pas les doutes infâmes que vous m’attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement peut-être ; mais aussi votre susceptibilité s’effarouche pour des mots, et la mienne s’emporte à cause du blessant parallèle que vous établissez toujours entre ce Masaccio et moi. Je n’ai pas l’instinct de l’imitation, j’ai horreur des modèles qui posent pour la vertu ; mais, sans rien affecter, sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratiquer dans l’occasion le dévouement jusqu’au sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque je n’en sais rien moi-même ; je n’ai pas encore été mis à l’épreuve ; mais j’ai beau me tâter et m’interroger, je ne trouve en moi ni éléments de lâcheté ni germes d’ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous d’avance ? Vous avez de cruelles préventions contre moi, Eugénie ; et je ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les interprétiez à ma honte. Marthe ne pourra plus étouffer un soupir ou verser une larme qui ne me soient imputés. Enfin, nous ne pourrons plus exister l’un et l’autre sans que le nom d’Arsène soit suspendu sur nos têtes comme un arrêt. Cela gêne et contriste déjà tous les élans de mon cœur ; mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance. Cruelle Eugénie, pourquoi m’avez-vous dit toutes ces choses ?

— Et vous n’avez pas plus de courage que cela ? reprit Eugénie. Vous craignez de vous humilier en me disant que l’exemple d’Arsène ne vous effraie pas, et que vous vous sentez bien capable, comme lui, des plus grands actes d’abnégation pour l’objet de votre amour ?

— Mais que voulez-vous donc que je fasse ? À quoi faut-il m’engager ? Dois-je donc épouser ? Mais cela n’a pas le sens commun ! Je suis mineur, et mes parents ne me permettront jamais…

— Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne à certains égards, répondit Eugénie, et que je ne vois dans le mariage qu’un engagement volontaire et libre, auquel le maire, les témoins et le sacristain ne donnent pas un caractère plus sacré que ne le font l’amour et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les mêmes idées, et je crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage légal. Mais il y a un mariage vraiment religieux, qui se contracte à la face du ciel ; et si vous reculez devant celui-là…

— Non, Eugénie, non, ma noble amie, s’écria Horace : celui-là n’a rien que je repousse. Je me plains seulement de la méfiance que vous me témoignez ; et, si vous la faites partager à votre amie, nous allons changer, grand Dieu ! la passion la plus spontanée et la plus vraie en quelque chose d’arrangé, de guindé et de faux, qui nous refroidira tous les deux. »

Pendant qu’Eugénie sondait ainsi avec une attention sévère le cœur d’Horace, à la même heure, au même instant, des atteintes plus profondes étaient portées à celui d’Arsène. Il était venu voir ses sœurs, ou plutôt Marthe, à la faveur de ce prétexte ; et Louison étant sortie à ce moment-là, Suzanne, qui était mécontente du despotisme de sa sœur aînée, avait résolu, elle aussi, de frapper un coup décisif. Elle prit Arsène à part.

« Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je commence par réclamer le secret le plus profond sur ce que je vais vous confier. »

Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de Louison à l’égard de Marthe.

« Vous croyez, dit-elle, qu’elle s’est réconciliée de bonne foi avec Marton, et qu’elle ne lui cause plus aucun chagrin ? Eh bien, sachez qu’elle lui en prépare de bien plus grands, et qu’elle la hait plus que jamais. Voyant que vous l’aimiez, et qu’elle ne réussirait pas à vous détacher d’elle par des paroles, elle a résolu de l’avilir à vos yeux. Elle a voulu la perdre, et je crois bien qu’elle y a réussi déjà.

— L’avilir ! la perdre ! s’écria Paul Arsène. Est-ce ma sœur qui parle ? est ce de ma sœur que j’entends parler ?

— Écoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s’est passé. Louison a écouté, à travers la cloison de sa chambre, ce que M. Théophile et Eugénie se disaient dans la leur. Elle a appris de cette manière qu’Eugénie voulait vous faire épouser Marthe, et que Marthe commençait à aimer M. Horace. Alors elle m’a dit : — Nous sommes sauvées, et notre frère va bientôt savoir qu’on se joue de lui. Seulement il faut lui en fournir la preuve ; et quand il aura découvert quelle femme perdue il nous a donnée pour compagnie, il la chassera, et il ne croira plus que nous. — Mais quelle preuve lui en donnerez-vous ? lui ai-je dit ; Marthe n’est pas une femme perdue. — Si elle ne l’est pas, elle le sera bientôt, je t’en réponds, a dit Louison. Tu n’as qu’à faire comme moi et à m’obéir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera dans le panneau. Alors elle a fait semblant de demander pardon à Marthe, et elle s’est mise à dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis elle a dit je ne sais quoi à M. Horace pour l’encourager à courtiser Marton ; et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Horace était un beau jeune homme, un brave jeune homme, et qu’à sa place elle ne le ferait pas tant languir ; et puis, enfin, elle leur ménageait des tête-à-tête, elle leur donnait l’occasion de se rencontrer dehors, et, tant qu’Eugénie a été malade, elle les a laissés exprès ensemble toute la journée dans une chambre, m’a emmenée dans l’autre, et deux ou trois fois Marthe est venue tout effrayée et tout émue auprès de nous, comme pour se réfugier, et cependant Louison lui fermait la porte au nez, et feignait de ne pas l’entendre frapper. Dieu sait ce qui est résulté de tout cela ! C’est toujours bien affreux de la part d’une fille comme Louison, qui me fait des sermons épouvantables quand l’épingle de mon fichu n’est pas attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se laisserait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une pauvre fille dans les pièges du diable, et de favoriser un jeune homme dont certainement les intentions sont peu chrétiennes. Cela m’a fait beaucoup de honte pour elle et de peine pour Marthe. J’ai essayé de faire comprendre à celle-ci qu’on ne lui voulait pas de bien en agissant ainsi, et que M. Horace n’était qu’un enjôleur. Marthe a mal pris la chose, elle a cru que je la haïssais. Louison m’a menacée de me rouer de coups, si je disais un mot de plus, et Eugénie, me voyant triste, m’a reproché d’avoir de l’humeur. Enfin, le moment est venu où le coup qu’on vous prépare va vous arriver. N’en soyez pas surpris, mon frère, et montrez de l’indulgence à cette pauvre Marthe, qui n’est pas la plus coupable ici. »

Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa cette confidence. Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison était un monstre de perfidie, ou si Suzanne était une calomniatrice infâme ; et, dans l’un comme dans l’autre cas, il se sentit blessé et atterré d’avoir un tel être dans sa famille. Il attendit que Louison fût rentrée, pour l’interroger d’un air calme et confiant sur les relations de Marthe avec Horace. « On m’a dit qu’ils s’aimaient, lui dit-il. Je n’y vois pas le moindre mal, et je n’ai pas le plus petit droit de m’en offenser. Mais j’aurais cru que, comme mes sœurs, vous m’en auriez averti plus tôt, puisque vous pensiez que j’y prenais grand intérêt. »

Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul avait les lèvres pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu’une jalousie concentrée était la seule cause de sa souffrance, et, se réjouissant de son triomphe, — Ah dame ! Paul, vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous avons voulu t’avertir ! Mais, à présent, je puis bien te parler franchement, si toutefois tu l’exiges, et si tu me promets que Marton ne le saura pas.

En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu’Horace l’avait chargée de remettre à Marthe. Arsène ne l’eût pas ouverte lors même que sa vie en eût dépendu. D’ailleurs, dans ses idées simples et rigides, une lettre était par elle-même une preuve concluante. Il mit celle-là dans sa poche, et dit à Louison : « Il suffit, je te remercie ; mon parti était déjà pris en venant ici. Je te donne ma parole d’honneur que Marthe ne saura jamais le service que tu viens de me rendre. »