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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/187

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HORACE.

besoins de la vanité et les suggestions de la paresse précipitent dans le mal.



Chut ! Ne faites pas de bruit ! (Page 19.)

Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en moi. Elle avait besoin de se justifier.

« Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le parais. Mon père était un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans le vin, comme tant d’autres, l’oubli de ses maux et de ses inquiétudes. Vous ne savez pas ce que c’est que le peuple, Monsieur ! non, vous ne le savez pas ! C’est dans le peuple qu’il y a les plus grandes vertus et les plus grands vices. Il y a là des hommes comme lui (et elle posait sa main sur le bras d’Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie semble livrée à l’esprit du mal. Une fureur sombre les dévore, un désespoir profond de leur condition alimente en eux une rage continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se plaignait sans cesse, avec des jurements et des imprécations, de l’inégalité des fortunes et de l’injustice du sort, Il n’était pas né paresseux ; mais il l’était devenu par découragement, et la misère régnait chez nous. Mon enfance s’est écoulée entre deux souffrances alternatives : tantôt une compassion douloureuse pour mes parents infortunés, tantôt une terreur profonde devant les emportements et les délires de mon père. Le grabat où nous reposions était à peu près notre seule propriété : tous les jours d’avides créanciers nous le disputaient. Ma mère mourut jeune par suite des mauvais traitements de son mari. J’étais alors enfant. Je sentis vivement sa perte, quoique j’eusse été la victime sur laquelle elle reportait les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il ne me vint pas dans l’idée d’insulter à sa mémoire et de me réjouir de l’espèce de liberté que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses injustices sur le compte de la misère, aussi bien les siennes que celles de mon père. La misère était l’unique ennemi, mais l’ennemi commun, terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie, je fus habituée à détester et à craindre.

« Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait à l’être. Quand je fus seule et abandonnée à tous mes penchants, je cédai à celui qui domine l’enfance : je tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon père ; il partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait que tard le soir lorsque j’étais couchée. Il travaillait vite