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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/186

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HORACE.

Elle avait l’air désespéré ; Suzanne s’était hâtée de défaire les malles et de ranger les effets, comme si c’était la chose la plus pressée du monde.

« Ah ça ! pourquoi donc trois lits ? fit observer tout à coup Louise. Paul va donc demeurer avec nous ? À la bonne heure !

— Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui répondis-je. Mais vous aurez une payse, une ancienne amie, qu’il voulait vous présenter lui-même…

— Tiens ! qui donc ça ? Nous n’avons pas grand’payse ici, que je sache. Comment donc qu’il ne nous en a rien marqué dans ses lettres ?…

— Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses qu’il vous expliquera lui-même. En attendant, il m’a chargé de vous la présenter. Elle demeure déjà ici, et, pour le moment, elle apprête votre souper. Voulez-vous que je vous l’amène ?

— Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison, dont la curiosité était fortement éveillée ; où donc est-ce qu’elle est, cette payse ? »

Elle me suivit avec empressement.

« Tiens ! c’est la Marton, cria-t-elle d’une voix âpre en reconnaissant la belle Marthe. Comment vous en va, Marton ? Vous êtes donc veuve, que vous allez demeurer avec nous ? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins, de vous ensauver avec ce monsieur qui vous a soulevée à votre père. Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée avec lui, et à tout péché miséricorde ! »

Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s’était pas attendue à un pareil accueil. La pauvre femme avait oublié ses anciennes compagnes, comme Arsène avait oublié ses sœurs. Le mal du pays fait cet effet-là à tout le monde : il transforme les objets de nos souvenirs en idéalités poétiques, dont les qualités grandissent à nos yeux, tandis que les défauts s’adoucissent toujours avec le temps et l’absence, et vont jusqu’à s’effacer dans notre imagination.

Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans auparavant, Louise et Suzanne n’étaient que des enfants sans réflexion sur quoi que ce soit. Maintenant c’étaient deux dragons de vertu, principalement l’aînée, qui avait tout l’orgueil d’une beauté célèbre à deux lieues à la ronde et toute l’intolérance d’une sagesse incontestée. En quittant le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, ces deux plantes sauvages devaient nécessairement (Arsène ne l’avait pas prévu) perdre beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et de sagesse les jeunes filles de leur entourage. À Paris, leur mérite devait être enfoui, leurs préceptes inutiles, leur exemple inaperçu ; et les qualités nécessaires à leur nouvelle position, la bonté, la raison, la charité fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.

Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier mouvement de Marthe avait été de s’élancer dans les bras de la sœur d’Arsène, le second fut d’attendre ses premières démonstrations, le troisième fut de se renfermer dans un juste sentiment de réserve et de fierté ; mais une douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis asseoir à table ; puis je forçai Louise de s’asseoir auprès d’elle.

— Vous n’avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je à cette dernière d’un ton ferme qui l’étonna et la domina tout d’un coup ; elle a l’estime de votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le malheur commande le respect aux âmes honnêtes. Quand vous aurez refait connaissance avec elle, vous l’aimerez, et vous ne lui parlerez jamais du passé.

Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui l’avait suivie par derrière, cédant à l’impulsion de son cœur, se pencha vers Marthe pour l’embrasser ; mais un regard terrible de Louise, jeté en dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la main ; et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à l’aise entre ses deux compatriotes, se plaça auprès d’elle, affectant de lui témoigner plus d’amitié et d’égards qu’aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit par dépit, soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison ne touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers embrassements, devinant, avec le sang-froid qu’il possédait au plus haut degré, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux sœurs dans une chambre, et resta plus d’une heure enfermé avec elles.

Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint animé. Mais l’influence de l’autorité fraternelle, si peu contestée dans les mœurs du peuple de province, avait maté la résistance de Louise. Suzanne, qui ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids à l’autorité de sa sœur, n’était pas fâchée, je crois, de changer un peu de maître. Elle fit franchement des amitiés à Marthe, tandis que Louise l’accablait de politesses affectées très-maladroites et presque blessantes.

Arsène les envoya coucher presque aussitôt.

« Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu’elle enfonçait un nouveau poignard dans le cœur de Marthe en l’appelant ainsi.

— Marthe n’a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement ; elle n’est pas condamnée à dormir avant d’en avoir envie. Vous autres, qui êtes fatiguées, il faut aller vous reposer. »

Elles obéirent, et, quand elles furent sorties :

« Je vous supplie de pardonner à mes sœurs, dit-il à Marthe, certains préjugés de province qu’elles auront bientôt perdus, je vous en réponds.

— N’appelez point cela des préjugés, répondit Marthe. Elles ont raison de me mépriser : j’ai commis une faute honteuse. Je me suis livrée à un homme que je devais bientôt haïr, et qui n’était pas fait pour être aimé. Vos sœurs ne sont scandalisées que parce que mon choix était indigne. Si je m’étais fait enlever par un homme comme vous, Arsène, je trouverais de l’indulgence, et peut-être de l’estime dans tous les cœurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d’Eugénie la respectent. On la considère comme la femme de votre ami, quoiqu’elle ne se soit jamais fait passer pour telle ; et moi, quoique je prisse le titre d’épouse, tout le monde sentait que je ne l’étais point. En voyant quel maître farouche je m’étais donné, personne n’a cru que l’amour pût m’avoir jetée dans l’abîme. »

En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur, trop longtemps contenue, brisait sa poitrine.

Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.

« Personne n’a jamais dit ni pensé de mal de vous, s’écria-t-il ; quant à moi, je saurai bien faire partager à mes sœurs le respect que j’ai pour vous.

— Du respect ! Est-il possible que vous me respectiez, vous ! Vous ne croyez donc pas que je me sois vendue ?

— Non ! non ! s’écria Paul avec force, je crois que vous avez aimé cet homme haïssable ; et où est donc le crime ? Vous ne l’avez pas connu, vous avez cru à son amour ; vous avez été trompée comme tant d’autres. Ah ! Monsieur, ajouta-t-il en s’adressant à moi, vous ne pensez pas non plus que Marthe ait jamais pu se vendre, n’est-ce pas ? »

J’étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques jours que nous connaissions la situation de Marthe à l’égard de M. Poisson, nous nous étions déjà demandé plusieurs fois, Horace et moi, comment une créature si belle et si intelligente avait pu s’éprendre du Minotaure. Parfois nous nous étions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait pu avoir, quelques années auparavant, de la jeunesse et une certaine beauté ; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu du caractère avant l’invasion subite et désordonnée de l’embonpoint. Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l’idée que des bijoux et des promesses, l’appât des parures et l’espoir d’une vie nonchalante avaient enivré cette enfant avant que l’intelligence et le cœur fussent développés en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien ressembler à celle de toutes les filles séduites que les