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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/177

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HORACE.

comptoir était belle comme à l’ordinaire, plus qu’à l’ordinaire peut-être ; car la mélancolie habituelle de son visage était en harmonie avec cette soirée pleine de langueur et à demi sombre.

Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant à moi : « Je m’étonne, dit-il, qu’étant capable de devenir sérieusement épris d’une femme de ce genre, vous n’ayez pas conçu une grande passion pour celle-ci.

— Elle est admirablement belle, lui dis-je ; mais j’ai le bonheur de ne jamais avoir d’yeux que pour la femme que j’aime. Ce serait plutôt à moi de m’étonner qu’ayant le cœur libre, vous ne fassiez pas plus d’attention à ce profil grec et à cette taille de nymphe.

— La Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Horace, et elle a sur celle-ci de grands avantages. D’abord elle ne parle point, et celle-ci me désenchanterait au premier mot qu’elle dirait. Ensuite celle du Musée n’est pas limonadière, et en troisième lieu elle ne s’appelle point madame Poisson. Madame Poisson ! quel nom ! Vous allez encore blâmer mon aristocratie ; mais vous-même, voyons ! Si Eugénie s’était appelée Margot ou Javotte…

— J’eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léocadie ou Phoedora. Mais laissez-moi vous dire, Horace, que vous me cachez quelque chose : vous devenez amoureux ? »

Horace me tendit son bras. — Docteur, s’écria-t-il en riant, tâtez-moi le pouls ; ce doit être un amour bien tranquille, puisque je ne m’en aperçois pas. Mais pourquoi avez-vous une pareille idée ?

— Parce que vous ne songez plus à la politique.

— Où prenez-vous cela ? J’y pense plus que jamais. Mais ne peut-on marcher à son but que par une seule voie ?

— Oh ! quelle est donc celle où vous marchez ? Je sais bien que pour moi le far-niente serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire…

— La gloire vient trouver ceux qui l’aiment d’un amour délicat et fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je trouve l’étude du droit inconciliable avec mon organisation, et le métier d’avocat impossible à un homme qui se respecte ; j’y ai renoncé.

— En vérité ! m’écriai-je, étourdi de l’aisance avec laquelle il m’annonçait une pareille détermination ; et qu’allez-vous faire ?

— Je ne sais, répondit-il d’un air indifférent ; peut-être de la littérature. C’est une voie encore plus large que l’autre ; ou plutôt c’est un champ ouvert où l’on peut entrer de toutes parts. Cela convient à mon impatience et à ma paresse. Il ne faut qu’un jour pour se placer au premier rang ; et quand l’heure d’une grande révolution sonnera, les partis sauront reconnaître dans les lettres, bien mieux que dans le barreau, les hommes qui leur conviennent.

Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une figure qui me sembla être celle de Paul Arsène ; mais, avant que j’eusse tourné la tête pour m’en assurer, elle avait disparu.

« Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres ? demandai-je à Horace.

— Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique, satire, poëme, toute forme est à mon choix, et je n’en vois aucune qui m’effraie.

— La forme bien, mais le fond ?

— Le fond déborde, répondit-il, et la forme est le vase étroit où il faut que j’apprenne à contenir mes pensées. Soyez tranquille, vous verrez bientôt que cette oisiveté qui vous effraie couve quelque chose. Il y a des abîmes sous l’eau qui dort. »

Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent de nouveau Paul Arsène, mais dans un accoutrement inusité. Cette fois sa chemise était fort blanche et assez fine ; il avait un tablier blanc, et pour achever la métamorphose, il portait un plateau chargé de tasses.

« Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la même direction que les miens, un garçon qui ressemble effroyablement au Masaccio. »

Quoiqu’il eût coupé ses longs cheveux et sa petite moustache, il m’était impossible de douter un seul instant que ce ne fût le Masaccio en personne. J’eus le cœur affreusement serré, et faisant un effort, j’appelai le garçon.

« Voilà, Monsieur ! répondit-il aussitôt ; et, s’approchant de nous, sans le moindre embarras, il nous présenta le café.

— Est-il possible ! Arsène ? m’écriai-je, vous avez pris ce parti ?

— En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m’en trouve pas mal.

— Mais vous n’avez pas un instant de reste pour dessiner ? lui dis-je, sachant bien que c’était la seule objection qui pût l’émouvoir.

— Oh ! cela, c’est un malheur ! mais il est pour moi seul, répondit-il, ne me blâmez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire venir mes sœurs ici ; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin de Paris, on ne peut plus s’en aller vivre en province. Au moins ici j’entendrai parler d’art et de peinture aux jeunes étudiants : et quand M. Delacroix exposera, je pourrai m’esquiver une heure pour aller voir ses tableaux. Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne s’en mêle plus ? Il n’y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il gaiement en retenant le plateau prêt à s’échapper de sa main encore mal exercée.

— Ah çà, Paul Arsène, s’écria Horace en éclatant de rire, ou vous êtes un petit juif, ou vous êtes amoureux de la belle madame Poisson. »

Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu de précaution, que madame Poisson, dont le comptoir était tout près, l’entendit et rougit jusqu’au blanc des yeux. Arsène devint pâle comme la mort et laissa tomber le plateau ; M. Poisson accourut au bruit, donna un coup d’œil au dégât, et alla au comptoir pour l’inscrire sur un livre ad hoc. Le garçon de café est comptable de tout ce qu’il casse. En voyant l’émotion de sa femme, nous entendîmes le patron lui dire d’une voix âpre :

« Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier au moindre bruit ? Vous avez des nerfs de marquise. »

Madame Poisson détourna la tête et ferma les yeux, comme si la vue de cet homme lui eût fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en trois minutes ; Horace n’y fit aucune attention : mais ce fut pour moi comme un trait de lumière.

L’intérêt sincère et profond que j’éprouvais pour le pauvre Masaccio me fit souvent retourner au café Poisson ; j’y fis de plus longues séances que de coutume, et j’y augmentai ma consommation, afin de ne point éveiller désagréablement l’attention du maître, qui me parut jaloux et brutal. Mais quoique je m’attendisse sans cesse à voir quelque tragédie dans ce ménage, il se passa plus d’un mois sans que l’ordre farouche en parût troublé. Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare activité, une propreté irréprochable, une politesse brusque et de bonne humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitués et jusqu’à celle de son rude patron.

« Vous le connaissez ? » me dit un jour ce dernier en voyant que je causais un peu longuement avec lui. Arsène m’avait recommandé de ne point dire qu’il eût été artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son maître, et conformément aux instructions qu’il m’avait données, je répondis que je l’avais vu dans un restaurant où on le regrettait beaucoup.

« C’est un excellent sujet, me répondit M. Poisson ; parfaitement honnête, point causeur, point dormeur, point ivrogne, toujours content, toujours prêt. Mon établissement a beaucoup gagné depuis qu’il est à mon service. Eh bien ! Monsieur, croiriez-vous que madame Poisson, qui est d’une faiblesse et d’une indulgence absurdes avec tous ces gaillards-là, ne peut point souffrir ce pauvre Arsène ! »

M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas de ma petite table, le coude appuyé majestueusement sur la face externe du comptoir d’acajou où sa femme trônait