Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/169

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
6
HORACE.

— Dieu me damne si je m’en doute, s’écria-t-il en haussant les épaules. Est-ce que j’ai jamais eu le temps d’aimer, moi ? Est-ce que je sais ce que c’est qu’une femme ? Je suis pur, mon cher, pur comme une oie, ajouta-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie ; et dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que, jusqu’à présent, les femmes m’ont fait plus de peur que d’envie. J’ai pourtant beaucoup de barbe au menton et beaucoup d’imagination à satisfaire. Eh bien ! c’est là surtout ce qui m’a préservé des égarements grossiers où j’ai vu tomber mes camarades. Je n’ai pas encore rencontré la vierge idéale pour laquelle mon cœur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes que l’on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes, me font tant de pitié, que pour tous les plaisirs de l’enfer, je ne voudrais pas avoir à me reprocher la chute d’un de ces anges déplumés. Et puis, cela a de grosses mains, des nez retroussés ; cela fait des pa-ta-qu’est-ce, et vous reproche son malheur dans des lettres à mourir de rire. Il n’y a pas même moyen d’avoir avec cela un remords sérieux. Moi, si je me livre à l’amour, je veux qu’il me blesse profondément, qu’il m’électrise, qu’il me navre, ou qu’il m’exalte au troisième ciel et m’enivre de voluptés. Point de milieu : l’un ou l’autre, l’un et l’autre si l’on veut ; mais pas de drame d’arrière-boutique, pas de triomphe d’estaminet ! Je veux bien souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien m’empoisonner avec ma maîtresse ou me poignarder sur son cadavre ; mais je ne veux pas être ridicule, et surtout je ne veux pas m’ennuyer un milieu de ma tragédie et la finir par un trait de vaudeville. Mes compagnons raillent beaucoup mon innocence ; ils font les don Juan sous mes yeux pour me tenter ou m’éblouir, et je vous assure qu’ils le font à bon marché. Je leur souhaite bien du plaisir ; mais j’en désire un autre pour mon compte. À quoi songez-vous ? ajouta-t-il en me voyant détourner la tête pour lui cacher une forte envie de rire.

— Je songe, lui dis-je, que j’ai demain à déjeuner chez moi une grisette fort aimable, à laquelle je veux vous présenter.

— Oh ! que Dieu me préserve de ces parties-là ! s’écria-t-il. J’ai cinq ou six de mes amis que je suis condamné à ne plus entrevoir qu’à travers le fantôme léger de leurs ménagères à la quinzaine. Je sais par cœur le vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, vous que je croyais plus grave que tous ces absurdes compagnon ! Je les fuis depuis huit jours pour m’attacher à vous, qui me semblez un homme sérieux, et qui, à coup sûr, avez des mœurs élégantes pour un étudiant ; et voilà que vous avez une femme, vous aussi ! Mon Dieu, où irai-je me cacher pour ne plus rencontrer de ces femmes-là ?

— Il faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Je vous dis que j’y tiens, et que j’irai vous chercher si vous ne venez pas déjeuner demain avec elle chez moi.

— Si vous êtes dégoûté d’elle, je vous avertis que je ne suis pas l’homme qui vous en débarrasserai.

— Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous déclarant que si vous étiez tenté de la débarrasser de moi, il faudrait commencer par me couper la gorge.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Le plus sérieusement du monde.

— En ce cas, j’accepte votre invitation. J’aurai du plaisir à voir de plus près un véritable amour…

— Pour une grisette, n’est-ce pas, cela vous étonne ?

— Eh bien ! oui, cela m’étonne. Quant à moi, je n’ai jamais vu qu’une femme que j’aurais pu aimer, si elle avait eu vingt ans de moins. C’était une douairière de province, une châtelaine encore blonde, jadis belle, et parlant, marchant, accueillant et congédiant d’une certaine façon, auprès de laquelle toutes les femmes que j’avais vues jusque-là me semblèrent des gardeuses de dindons. Cette dame était d’une ancienne famille ; elle avait la taille d’une guêpe, les mains d’une vierge de Raphaël, les pieds d’une sylphide, le visage d’une momie et la langue d’une vipère. Mais je me suis bien promis de ne jamais prendre une maîtresse belle, aimable et jeune, à moins qu’elle n’ait ces pieds et ces mains-là, et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup de dentelles blanches sur des cheveux blonds.

— Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore loin du temps où vous aimerez, et peut-être n’aimerez-vous jamais.

— Dieu vous entende ! s’écria-t-il. Si j’aime une fois, je suis perdu. Adieu ma carrière politique ; adieu mon austère et vaste avenir ! Je ne sais rien être à demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je poète, serai-je amoureux ?

— Si nous commencions par être étudiants ? lui dis-je.

— Hélas ! vous en parlez à votre aise, répondit-il. Vous êtes étudiant et amoureux. Moi, je n’aime pas, et j’étudie encore moins ! »

III.

Horace m’inspirait le plus vif intérêt. Je n’étais pas absolument convaincu de cette force héroïque et de cet austère enthousiasme qu’il s’attribuait dans la sincérité de son cœur. Je voyais plutôt en lui un excellent enfant, généreux, candide, plus épris de beaux rêves que capable encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration continuelle vers les choses élevées me le faisaient aimer sans que j’eusse besoin de le regarder comme un héros. Cette fantaisie de sa part n’avait rien de déplaisant : elle témoignait de son amour pour le beau idéal. De deux choses l’une, me disais-je : ou il est appelé à être un homme supérieur, et un instinct secret auquel il obéit naïvement le lui révèle, ou il n’est qu’un brave jeune homme, qui, cette fièvre apaisée, verra éclore en lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée de temps à autre par un rayon d’enthousiasme.

Après tout, je l’aimais mieux sous ce dernier aspect. J’eusse été plus sûr de lui voir perdre cette fatuité candide sans perdre l’amour du beau et du bien. L’homme supérieur a une terrible destinée devant lui. Les obstacles l’exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au point de l’égarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu lui avait donnée pour le bien. D’une manière ou de l’autre, Horace me plaisait et m’attachait. Ou j’avais à le seconder dans sa force, ou j’avais à le secourir dans sa faiblesse. J’étais plus âgé que lui de cinq à six ans ; j’étais doué d’une nature plus calme ; mes projets d’avenir étaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans l’âge des passions, j’étais préservé des fautes et des souffrances par une affection pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout ce bonheur était un don gratuit de la Providence, que je ne l’avais pas mérité assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter quelqu’un de cette sérénité de mon âme, en la posant comme un calmant sur une autre âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin ; mais mon intention était bonne, et, sauf à répéter les innocentes vanteries de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j’étais bon, et plus aimant que je ne savais l’exprimer.

La seule chose clairement absurde et blâmable que j’eusse trouvée dans mon nouvel ami, c’était cette aspiration vers la femme aristocratique, en lui, républicain farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de belles manières, et dédaigneux avec exagération des formes naïves et brusques, dont il n’était certes pas lui-même aussi décrassé qu’il en avait la prétention.

J’avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie plus tôt que plus tard, m’imaginant que la vue de cette simple et noble créature changerait ses idées ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il la vit, et fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point aussi belle qu’il s’était imaginé devoir être une femme aimée sérieusement. « Elle n’est que bien, me dit-il entre deux portes. Il faut qu’elle ait énormément d’esprit. — Elle a plus de jugement que d’esprit, lui répondis-je, et ses anciennes compagnes l’ont jugée fort sotte.

Elle servit notre modeste déjeuner, qu’elle avait pré-